Le jour où je me suis rasée la tête…

Une pair de ciseaux est dessinée à la date du trois juin, sur le calendrier accroché au mur de la Casa Azulita. C’est le jour parfait pour me couper les cheveux et me débarrasser de mes bigoudis naturels qui poussent au-dessus de mes oreilles. « Juan tu as un rasoir électrique? » C’est la tombée de de la nuit. Un coup par ci un coup par là. Le lendemain : « Chaaaa ! Il faut que tu me rectifies ça, ça va pas du tout ! » Il est huit heures du matin, Jimmy s’est levé à l’aube pour emballer nos pique-niques dans des feuilles de banane. Il m’attend pour rejoindre Jefry, Alex, Pedrito et le Mamo. En bas du village, six chevaux sont déjà prêts pour nous emmener galoper, cheveux au vent. « Deux minutes, j’arrive, juste le temps de…T’égalise hein. Oui mais je suis obligée de couper jusque là ! C’est moooche. Je fais ce que je peux moi avec ce que tu as fait hier. Bon, vas-y coupe tout. Sûre? Ça repoussera de toute façon. » Et voilà comment, en cinq minutes, je me suis retrouvée la boule à zéro. « Lista ? Oui je suis prête, vamos ! »

Ça repoussera peut-être comme ça

J’appréhende les commentaires de la part des hommes. Ils arrivent. Nos regards se croisent, on se fait la bise : « hola, como estas ? Muy bien. Vamos, listo. » Et je me retrouve dans cette voiture avec quatre montagnards, aux cheveux longs, plus longs que moi quand je les portais encore longs, sans qu’aucun mot ou regard ne soit échangé à ce propos. Si je me sens si bien ici mamie, c’est aussi pour l’absence de regard. Ce genre de regard, insistant, jugeant. As-tu connu ça, toi, à ton époque ? Ce regard toujours là, comme un regard invisible, omniprésent, qui ne jure que par le conditionnel. Ce regard d’hommes, de femmes : si pas assez de, trop de, ça fait trop ci, ça fait trop ça, gare aux remarques, aux voyeur.se.s, aux insultes, aux gestes déplacés sur un corps cadenassé, objectivé, sexualisé. Moi, je me suis construite à travers ce regard. Celui des autre et, spécialement, celui des hommes. Looongtemps, trop longtemps. À jouer à ce jeu de polissage, d’ajustement, d’alignement. Pour être parfaite. Irréprochable. Remarquable. Pour plaire, me sentir bien, me sentir quelqu’un. Ici, malgré que je sois toujours bloquée, confinée, cadenassée sur les hauteurs des montagnes colombiennes, je ne me suis jamais sentie aussi libre. Libérée du regard des autres oui. Mais surtout de mon propre regard, de moi-même. De ces diktats intériorisé, personnalisés. De ce fameux: « mais tu devrais plutôt, quand-même, déjà. » Je récupère de l’espace, du temps, du souffle et pars à l’exploration de cette géographie intérieure, une longue étendue d’un mètre cinquante-neuf et d’une cinquantaine de kilos. Ce que je vois mamie ? C’est que je n’aurai jamais assez, avec une vie entière, pour faire le tour de moi-même et découvrir chaque recoin que recèle ma liberté intérieure. Alors, j’arrête de penser, souris, atterris et plonge mes mains dans la terre.

Expédition vers les sommets
pour une nuit de pleine lune

« Faites ce que vous voulez, mais prenez soin de ce petit coin de paradis » qu’ils nous ont dit, Lara et Diego, juste avant de partir. Je suis libre, entièrement libre, de faire ce que je veux. Je m’amuse, je crée, j’imagine, je joue. À la maman, à l’artiste, à la sorcière. Et le soir, je me dis : « c’est bon, je peux dormir en paix, toutes les plantes ont reçu à manger et à boire.» Et puis j’imagine, j’imagine les couleurs des fleurs, celles qu’on a plantées, celles qui servent de boucliers. Ces guerrières pacifiques, capables de protéger les cultures de maïs, tout en nourrissant les abeilles et les oiseaux rouges, bleus et jaunes. Et encore, avant de dormir, je fais un check dans la chambre envahie de feuilles et de fleurs, suspendues dans les airs, qui, dans leur sommeil transformateur, aromatisent la pièce toute entière. Faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut. Oui, mais il y a des règles, des lois naturelles, un bon sens paysan à écouter. Libre mais responsable de prendre soin. Responsable et, finalement, bien dépendante de tout ce petit monde. Ce petit monde qui me nourrit, m’abreuve, jour après jour.

Nos nouvelles voisines les abeilles
Ces guerrières de tous les temps
Que du jardin

Ici j’ai compris encore une chose mamie, c’est que la beauté, ça fait du bien. Pas celle qui se voit, qui se consomme. Une beauté toute autre. La beauté du geste. De désherber pour laisser une plante se déployer. Celui d’un service rendu, d’un savoir partagé, d’un apprentissage répandu. Cette beauté subtile qui se perçoit par la musique de l’aube et du crépuscule. Celle qui se ressent dans la fraîcheur de la rivière, celle qui agit à travers la noble intuition pour servir le vivant. Et moi, dans ce décor idyllique, avec mes cinq millimètres de cheveux sur la tête, en faisant l’expérience de ce qui pourrait être conventionnellement perçu comme anesthétique, je me sens étrangement belle. Non pas pour les traits de mon visage, non pas pour ma tenue dernier cri, non pas parce que un homme ou une femme me le dit. Mais parce que je me sens bien. Parce que je me sens libre. Parce que j’aime ce que je vois, ce que je fais, ce que je touche. Alors, je me plais, moi aussi, à prendre soin de moi. Pour me déployer, pour être en bonne santé, pour me faire belle et tenter d’être à l’image de cette nature qui, sans cesse, se renouvelle.

Je me suis fait embarquer dans
un tournage pour un festival “online”
Notre voisin, Papy hermoso, nous transmet ses secrets pour récolter et replanter la yuca
Très concentrées pour notre
cours de culture de champignons
On fend la caña
et le Mamo la tisse
Journée de troc, c’est ça le libre échange

Un jour d’automne, assise à la table de ta cuisine, je me souviens. Je me souviens que tu m’as dit : « toi, tu as trop goûté à la liberté et tu finiras vieille fille. » Sur le moment même, j’ai rigolé et t’ai répondu : « qu’est ce que tu racontes mamie, je suis encore jeune, j’ai toute la vie devant moi. » Mais aujourd’hui, je rigole un peu moins. Non pas pour mes cheveux blancs, non pas pour l’absence d’amant. Mais pour avoir pris tout ce temps. De réaliser et me libérer de ce « si trop de liberté, pas de… ». Et je constate plutôt que c’est : si pas assez, si pas assez de liberté, de connaissance de soi, de mes limites, de mes responsabilités, de ma volonté, de mes rêves, alors… alors pas de… » On dit souvent qu’on ne naît pas femme, on le devient. Je pense plutôt qu’on ne naît pas libre, on le devient. Oui, ça s’apprend de défendre ce droit de devenir quelqu’un de libre. Au-delà du genre, être simplement quelqu’un, comme je l’entends, et non pas comme les autres l’entendent pour moi. Se sentir et être libéré.e, ça paraît acquis pour beaucoup de personnes, mais pour moi, non. Et ce n’est pas si facile. Mais, ça en vaut la peine…Genre, vraiment la peine.

Un aigle, un colibri, toi, moi mon frère et…la magie
L’artiste qui dessine, chante et
prend soin de ses poussins

« Et puis je me suis mariée, les enfants sont vite arrivés, et tout ça, c’était fini pour moi » que tu m’as dit aussi, mamie. Ce tout ça, tu me l’as fait revivre, les yeux pétillants comme une enfant, en me récitant, du fond de ta mémoire, une réplique d’un soldat allemand que tu interprétais, ouuuf il y a déjà bien longtemps. « Mais c’était comme ça, on n’avait pas le choix. Ça n’a pas toujours été facile, mais je peux pas dire que j’ai été malheureuse, ça non. J’ai toujours bien vécu avec trois fois rien. Mais c’était une autre époque hein dit. » Oui les temps ont changé mamie, doivent, et vont encore changé. Et il me faudra pouvoir vivre sur une terre assoiffée, étouffée, plastifiée. Alors, en attendant, en attendant que le village rouvrent ses portes, je danse, j’écrit, je plante et j’y vois du sens. Après, il ne me restera plus qu’à continuer à être à la hauteur de cette liberté. La préserver. Assumer mes responsabilités. Et vivre cette grande petite aventure que m’offre chacune de mes journées. Et toi, tu sais, même si tu n’as pas fait une carrière de show-woman, moi je te revois, plus d’une fois, sous les projecteurs, à propager ton rire, ta joie, tes longs récitals, déjà oubliés de tous, devant une grande assemblée familiale et amicale. À mes yeux, malgré ce manque de tout ça, malgré les rêves effacés par la guerre, malgré les sacrifices d’une mère, d’une épouse, je pense que tu as, avec beaucoup d’amour et d’humour, fait, de ta vie, ta propre pièce de théâtre. Alors, comme toi, à ma manière, je tenterai de faire, de la mienne, une belle œuvre d’art.

Pour finir, un profil pour ma mère
qui me demande
une vraie photo de toute ma tête

Rentrez bien les amis, moi je reste ici

Je suis assise, sur une pierre, près de la barrière, à mi-hauteur de la montagne. Je lance un bâton, Maya dégringole la pente à toute vitesse, fait un dérapage en parfaite maîtrise et se hâte de me rejoindre, le bâton entre les dents. J’attends la voiture rouge, celle qui ramène Charlotte et les courses pour la semaine. On est mercredi, son numéro de passeport se termine par 0, et Diego et Lara sont partis ce matin. Quelques heures plus tôt, à ce même endroit, nous étions tous les quatre, Lara, Diego, Charlotte et moi, un quatuor harmonieux qui, dans une dernière embrassade , laisse couler ses larmes. Elles parlent d’elles-mêmes, de tout ce qui ne se dit pas, de tous ces moments de joie qui, aujourd’hui, pourtant, nous apportent tristesse et chagrin. Maya me ramène le bâton. Elle veut encore jouer. Encore et encore. Après leur départ, la montée du retour est longue, plus longue que d’habitude. Elle est remplie d’un silence qui prend tous ses droits. Un silence rempli à ras bord, par l’absence de ce couple surprenant que signent Diego et Lara.

Silence

Et pourtant, en vrai, ici, le silence n’existe pas mamie. Il y a toujours une musique de fond, un éternel refrain sans fin : la rivière, les grillons, les criquets. La nuit, mamie, même toi qui est (légèrement) sourde, tu aurais du mal à t’endormir. Entre les éclairs et le tonnerre, entre les cris et les chants des insectes, des oiseaux, et des animaux que je ne connais pas. Heureusement, j’ai des boules quies et un masque sur les yeux pour m’extraire de l’ambiance disco-sauvage de ces nuits tropicales. Je dois d’ailleurs changer mon réveil. Je le confonds avec les oiseaux perchés au-dessus de ma tente. Des sons de la vie sous-marines, c’est ça qu’il me faut, comme ça, c’est sûr, je ne me tromperai plus !

Les sorties nocturnes,
il faut vraiment le vouloir

Réveil ou non, ce matin, je m’accorde le temps de vivre mes émotions, avec nostalgie, sourire et gratitude. Allongée dans un hamac bleu, je me balade à travers les échos des voix de Lara et Diego : « il faut savoir dire les choses franchement, non ? OK, oui d’accord, je fais ça. Bon boulot. Merci pour cette journée. C’est beau, ça va être bien. C’est dingue, tu as vu ça ? » Et ça se câline, et ça se chamaille, et ça s’aime, et ça rigole. Elle, d’un rire taquin, lui, d’un rire coquin, et puis « je ne sais même plus pourquoi on s’est disputé. Lui : tu veux vraiment que je te le rappelle ? » Et cette question historique à l’ambassadeur : « mais si on rentre en Belgique, vous pensez qu’en étant aussi colombien on pourra profiter d’un vol de rapatriement, après l’accouchement, depuis la Belgique vers la Colombie ? Parce qu’au final, chez nous, c’est ici. » Tu me suis mamie ?

En plein brainstorming

Ces deux-là, ils ont un rêve. Et moi, j’ai la chance de le vivre en avant première. Celui d’un terrain d’accueil, où voyageur.se.s, artistes, artisan.e.s, savant.e.s intéressé.e.s par le bois, les plantes, la danse, le yoga pourront venir apprendre, découvrir, échanger, se reposer, se ressourcer. Ici, il y a. Il y a tant de choses à décrire, mamie, à observer, à toucher, à sentir. Il y a cette maison campagnarde, qui accueillera les stages d’écologie, d’art et de bien-être. Il y a les plantes aromatiques, que je déguste tous les matins, midis et soirs. Il y a les semis, que j’arrose deux fois par jours. Il y a les potagers avec le maïs, les concombres, les salades, les radis, les melons. Il y les arbres avec des fleurs blanches, rouges, roses, mauves et oranges. Il y a une invasion de papayes et de goyaves à ramasser tous les jours. Il y a la cabane en bambou, où dormiront Lara, Diego et leur bébé. Il y a la cabane en torchis, où dormiront les voyageurs, les rêveurs, les penseurs, les acteurs de demain. Il y a les citronniers, le gingembre et les avocatiers. Il y a Charlotte, moi, et Maya, la chienne la plus populaire de la montagne, qui restons là. Oui, nous restons bien là, au chaud, toutes les trois, dans la région d’Antioquia, au-dessus du village de Cocorná, au sein d’un collectif qui crée sa propre voie, à Fuente Alegre, Source de Joie, le terrain de Diego et Lara.

Soirée dessin-poésie,
face à un rideau de pluie

Et puis la vie continue mamie. Alejandro, notre vieux voisin, vient prendre le café, les moustiques me piquent avec fureur et passion, les tomates grossissent et deviennent rouges, Heidi passe dire bonjour avec ses enfants, Maya me ramène une énième fois son éternel bâton. Et puis, il y a eu mon anniversaire. C’était comme l’année passé, chez toi, à l’orée de la forêt, mais cette fois-ci, en version colombienne, avec une sauce maracuya, des concerts et un spectacle de feu.  Ensemble, on a chanté, joué de la musique, dansé, un peu de cumbia, un peu de salsa, un peu de ci, un peu de ça, un peu de toutes ces danses qui se terminent par a, et dont je ne connais ni les noms, ni les pas, mais dont j’en connais la pure, et simple joie.

Et on a fini aux petites heures du matin

Aujourd’hui, nos deux tourtereaux sont aux Jardins du Moulin, pas très loin de chez toi, mamie. C’est leur nouveau paradis, leur nouveau chez eux. Ils sont partis avec les indispensables bas de contention et les mille et un trésors à offrir : panela, café, cacao, bijoux de notre ami Jimmy, parfums de nos très chers voisins, Fee et Jefry. Et puis surtout, surtout, ils ont emporté avec eux l’énergie de la montagne, de ses habitants, de l’Abou et du Mamo, nos deux anges gardiens.

Abou en train de tisser le précieux sac
pour la naissance du bébé

Me voilà aujourd’hui à repenser à tout ça, et je me dis : peut-être qu’un jour ma petite-fille me demandera : « Et toi, tu as connue la quarantaine de 2020 ? » Alors je lui raconterai que oui, que je l’ai connue, que j’ai trouvé refuge chez un couple. Qu’ils m’ont accueillie chez eux et qu’ensemble, au sein d’une communauté, on a vécu l’après. C’est là que tout a commencé : être ensemble, faire ensemble, vivre ensemble. Et un jour oui, on s’est séparé. Comme partout, comme dans tout, tout a une fin. Notre bulle d’un éternel présent s’est rompue et, avec elle, s’en est allé notre paradis. Mais un autre éden a pris forme, s’est emparé de nouveaux visages, et a créé un nouvel équilibre. La mémoire de ce qui a été vécu ne s’efface pourtant pas. Elle est écrite quelque part, entre les lignes, entre les rayures d’une feuille, d’un arbre d’une paume; dans un regard, dans le recoin d’un sourire. Et même si un jour je l’oublie, dans mon corps, il existe un refuge pour la mémoire, pour la mémoire de tout ce qui a été oublié.

La fine équipe

Allô mamie bobo

Il y a des jours comme ça où, ça ne va pas. Pour un mot, un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, deux petits grains de sable se transforment en une chaîne de montagnes. Mon cœur s’alourdit et mon corps devient mou. Dans des moments comme ça, ma mère me dirait : « on a l’image mais pas le son. » Et ça peut durer. Quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Encore une fois, j’aimerais me retrouver dans le petit chalet près de chez toi. Qu’à tout moment de la journée, alors que je rumine mon énorme petit malheur, je puisse venir chez toi. À coup sûr, après deux mots échangés et une petite ritournelle de ta part bien placée, ça va déjà mieux. Je me souviens, une fois tu m’as dit : « des femmes, comme toi, assises, là, en face de moi, sur cette chaise, j’en ai vues, et à la pelle. » Et je me revois assise, à la table de la cuisine, sous le miroir, les yeux humides et le regard dans le vide, tourner ma cuillère dans mon café à la chicorée trop dilué. « Tu es jeunes, tu as toute la vie devant toi. » Toi, tu savais que ça allait passer. Mais moi, à ce moment-là, je n’y croyais pas.

La tête dans les nuages gris

Ici, à défaut d’aller chez toi, je descends à la rivière près de ma tente, juste là, en-bas. L’eau coule, coule, coule, sa fraîcheur, sa candeur et sa ritournelle bien à elle, m’emmènent ailleurs, là où le calme et la sérénité trônent en divine harmonie. Soudain, un bruit, nouveau, que je ne connais pas. Je lève les yeux, non ce n’est pas un oiseau. Encore, ce bruit, je regarde au loin, je ne vois rien. Encore une fois ce bruit, je regarde ailleurs. « Hola mi Amor ! » C’est Alejandro, le vieux voisin qui vit de l’autre côté de la rivière. Il chante, coupe du bois, porte du bois et me dit : « cuidado! » Attention! Il y a des serpents près de la rivière. Oups, je dois vraiment arrêter de me promener à pieds nus. J’oublie parfois les scorpions, les mygales et tous ces animaux venimeux. « No! Todavía no » jusqu’à présent, je n’ai rien vu. Seulement l’oiseau bleu, aux plumes en forme de pendule, et l’oiseau noir, au ventre couleur rouge vermeil.

Il est où l’oiseau, il est où ?

Dans des moments comme ça, je me rends compte d’une chose: le luxe de ma solitude. Elle m’offre le temps et l’espace pour découvrir, explorer mon environnement de vie. Extérieur mais surtout intérieur. C’est vrai, alors que le monde est à l’arrêt, paralysé et que je suis bloquée ici, mon monde à moi, mon monde intérieur ne cesse de bouger, d’évoluer. J’apprends, beaucoup, encore, toujours, tous les jours. Ce voyage immobile, je l’aime, malgré tout, à la folie. Et vivre en communauté, ce n’est pas confortable, c’est confrontant. C’est rempli de miroirs cachés, que je ne veux pas toujours voir. J’y vois le reflet de mon monde intérieur, du monde extérieur, celui d’un village, d’une ville, d’une société, d’une humanité.

Je me demande bien comment je vais pouvoir me réhabituer à ce monde extérieur. Franchement, mamie, qu’est-ce que tu en penses, toi, de tout ça ? Toi, qui as l’âge de la sagesse. Toi, qui as écouté, vécu, partagé, toutes ces histoires de femmes. Toi, qui as connu un foyer sans eau, sans chauffage. Toi, qui a connu l’électricité et le micro-ondes. Moi, j’avoue que, pour l’instant, je n’en sais trop rien, c’est un peu trop tôt. Mais je constate, je constate que ma main devient de plus en plus verte. Que le soir, je suis satisfaite, de mon travail, celui devoir planté, d’avoir désherbé. Ce n’est pas la même satisfaction que celle d’avoir rédigé un rapport ou d’avoir conclu un partenariat. C’est différent. J’aime les deux. Mais ici, je dois reconnaître que j’apprends aussi la lenteur, plutôt que la rapidité. Le plaisir de la constance, plutôt que la recherche de la nouveauté.

Spirale aromatique réalisée
chez notre voisine Merel

Il y a aussi des jours comme ça où, pour un mot, pour un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, j’éclate de rire, un rire qui remet le miroir à sa juste place, au mur, au-dessus de la table de la cuisine, un rire que je ne peux contenir. Et le rire de Charlotte (notre nouvelle coloc) s’unit au mien. Et le rire de Lara nous rejoint, et on rit. Et on rit de bon cœur, de nous-mêmes, de tout ça, de tout rien. Et ma vie reprend son court. Je fais le grand ménage avec Charlotte, range du bois à l’abris de la pluie avec Diego, replante de nouveaux semis avec Lara. Le soir, je cuisine, un bon repas (des steaks végétariens, oui mamie, ça existe, à base de lentilles, j’ai failli les rater, mais je me suis bien rattrapée). On les mange à la lumière de la bougie créée par Lara, sur la table sculptée par Diego, sous le basilic séché par les soins de Charlotte. Tu vois mamie, ici, on vit. On vit de ces petits touts, de ces petits riens. Ensemble. On rit, ensemble on pleure. Ensemble, on a peur, on s’émerveille. Ensemble, on sème, on récolte, on parle, on écoute, on comprend, on respecte. Ensemble, on grandit, on crée un équilibre, nouveau, jour après jour.

Lara trie les feuilles de basilic, Diego et Alejandro qui amène sa livraison

Je peux déjà prédire la nostalgique que je ressentirai lorsque je repenserai à la vie que je mène ici, dans la montagne, une fois que tout cela sera rentré dans l’ordre. Même si parfois, c’est vrai, le soir, j’ai mal au ventre. Oui, parce que ça arrive, qu’il y ait, une, deux, trois, ou quatre journées plus difficiles. Alors je repense à ce que j’observe tous les jours. Todo cambia. Tout change. Tout passe. Tout pousse, tout se transforme. Si un jour c’est sans, l’autre jour sera avec. S’il pleut, le soleil bientôt, brillera. Et si le soleil brille, bientôt la pluie reviendra. Alors, j’en profite, je savoure, chaque miette, de bonheur, glanée au détour d’un chemin parsemé de pierres. Et ainsi va la vie, et ainsi va ma vie.

Le soleil de minuit

Je m’endors presque maintenant, et je repense aussi à cette dame masquée, rencontrée en bas du village. Elle nous dit qu’elle va « muy muy muy bien. » Très très très bien. « Et que Dieu vous protège. » C’est ce qu’elle nous a dit, sur un air très mélodieux. « Tu la connais Diego ? Non c’est simplement la courtoisie colombienne. » Tu vois, ce sont les mamies d’ici. Comme toi, elles chantent, comme toi, elles nous protègent, comme toi elles portent de jolies robes à fleurs. Alors, tu vois, mamie, malgré les bas, malgré la pluie, malgré ma collection de piqûres de moustique, malgré les tuyaux de la rivière qui se bouchent et les semis qui n’ont pas tous pris. Malgré tout, malgré ces petits riens, malgré ce contexte qui me dépasse parfois, je me sens bien ici. Je me sens vraiment bien, le cœur serein, protégée, entre les bonnes prières d’ici et de chez toi, entre les arbres et les rivières, entre les amis des cimes et du plat pays, entre ma famille de sang et ma famille de confinement !

Une journée pas comme les autres

J’ai eu mon frère au téléphone. Il vit confiné avec sa copine dans un petit chalet à côté de chez mamie. Il lui apporte des crêpes, des fleurs, et lui parle tous les jours. Lui, en bas, elle, à sa fenêtre, derrière ses géraniums blancs, roses et rouges. « La solitude, quand-même c’est difficile. J’ai connu la guerre mais là, c’est pas pareil.» C’est ce qu’elle a dit à mon frère. Alors, depuis la Colombie, je lui envoie un colis, rempli d’amour et de saveurs tropicales.

Mamie, aujourd’hui, je descends au village pour faire les courses. Le mardi, c’est mon jour, mon numéro de passeport finit par 5. Je peux circuler dans le village, entre 9h et 11h. Comme tous les mardis, j’emporte mon sac à dos, mets mon masque et prends mon courage à deux mains. Parce qu’en-bas, c’est la réalité, l’argent, les gens, la peur, la sécurité. En haut, on est protégé, c’est la terre, les oiseaux, la rivière. Pour descendre au village, c’est comme de chez toi, à Dohan : il faut descendre une route et traverser un pont. Sauf qu’ici, c’est un chouia plus long, un chouia plus pentu.

Diego, à l’entrée du village

Tu me demanderais sans doute: « et qu’est-ce que tu manges là-bas, toujours des graines ? » Oui, toujours des graines, du riz, des lentilles, des pois chiches mais aussi, des arepas (ce sont des petites crêpes à base de maïs. Ça n’a pas de goût, mais du moins, ça remplace le pain). Et surtout mamie, ce que je mange le plus, ce sont des fruits, de délicieux fruits, juteux, sucrés, rien à voir avec ceux que je trouve en Belgique. Je me régale matin, midi et soir. D’ailleurs, depuis que je vis ici, toutes mes vitamines, gélules, compléments alimentaires sont passés aux oubliettes. Tu imagines bien mamie, une fois au village, le mardi, je fais le plein : mangues, ananas, papayes, avocats, fruits de la passion. Mon sac se remplit de couleurs et je n’attends plus qu’une chose: être au sommet pour déguster ces onctueuses saveurs tropicales.

Presque le sommet

La première semaine de confinement, je suis descendue seule au village. Le retour à pied ? Les doigts dans le nez que je me suis dis. Alors, je ne sais pas si c’est le soleil, l’humidité, la pente aussi raide que le mont Everest ou le poids mal réparti dans mon sac à dos, mais j’ai dégusté mamie, ça oui. J’ai passé les quarante-cinq minutes d’ascension à me dire: mais pourquoi ne pas avoir acheté des salades, des épinards et quelques framboises. Au lieu de quoi, ma collection complète de fruits et légumes, et les indispensables patates, yucas, oignons, riz et huile d’olives, ont enflammées mes épaules. Deux jours que ça m’a pris pour m’en remettre !

Après cinq minutes de marche,
je commence à realiser

Depuis mon déménagement, je vis encore plus haut dans la montagne, et je bénis, non pas le ciel, mamie, mais Diego, sa moto et son numéro de passeport qui se termine par 5. C’est-à-dire, juste après le 4, c’est-à-dire, qu’on a les même horaires pour descendre au village. On fait les courses ensemble, on les répartit dans deux sacs à dos et surtout, surtout, on remonte, ensemble, sur sa moto. Mais encore, là, il ne faut pas croire, une deux roues ne sait pas monter jusqu’en haut de la montagne. Après la route en béton, le chemin en terre est trop raide, trop abîmé, trop glissant pour la puissance et l’équilibre d’une moto. Pourtant Diego, un mardi, me dit : « allez, on tente, on monte un peu plus haut ? » Parce qu’il n’a pas plu cette nuit. Parce qu’on est fatigué d’avoir fait toutes les enseignes sous le soleil. «Vas-y, ça va le faire » que je lui réponds. Mais à peine une dizaine de mètres plus loin, la moto s’arrête. J’essaye de descendre comme un papillon ou une fleur. Mais avec le poids du sac, la moto penche, avec nous dessus, et on s’écrase, de tout notre long. On a mal puis on rigole. Du moins, on aura essayé !

Après l’effort, le réconfort

Tu vois, mamie, le mardi est à la fois, un jour que j’aime et que je redoute. Que j’aime, parce qu’il rompt la routine du quotidien, et que le repas de midi, c’est grand festin assuré (oui quand-même, après l’effort, le réconfort !) Que je redoute aussi, parce que le soir, à tous les coups, j’ai mal partout: à mon dos, pour avoir porté le sac trop lourd, à ma tête, pour avoir été trop exposée au soleil, à mes jambes pour avoir été en alerte tout le chemin. Mais je dois dire qu’à la nuit tombée, je m’endors avec la satisfaction et la gratitude de savoir que nos caisses de fruits, légumes et aliments secs sont remplies, à ras bord, pour toute une semaine.

Oui, plein de couleurs dans nos assiettes

Ce soir, pourtant, je me sens comme une fleur et sans douleur. Le repas du midi ? Un vrai festin, et cette fois, du jardin ! Courges, thym, salades, romarin, oignons frais. Un pur bonheur ! Oui, on n’est pas descendu au village. On a passé notre tour, comme au Scrabble quand je n’ai rien à jouer et que toi, tu me mets la raclée avec un mot de trois lettres. « Si, si, ça existe, tu peux vérifier. » Et j’ouvre le vieux dictionnaire, recouvert d’un papier fleuri, pour lire la définition d’une spécialité chinoise, d’un objet qui n’existe plus ou le nom d’une formule chimique. En attendant de trouver le bon mot ou de récolter les haricots, patience, soins et créativité seront de mise. Parce que oui, on a déjà beaucoup semé : plein de graines de notre amie Loes, avec la technique de notre voisine Pi, et les rituels de notre grand-père le Mamo. Mais on n’est pas encore autonome, non, loin de là. Petit à petit, on y arrivera ! Bon, probablement que moi, à ce moment là, je ne serai plus là et que je serai rentrée chez moi (quand-même, mamie, je l’espère.) Mais Diego, Lara, leur fille et leur chienne Maya seront toujours là. Ici, Fidèles à la terre, aux pierres et aux rivières.

Les graines de notre amie Loes

P.S: on vient de terminer le torchis de la cabane. Il y aura bientôt de la place pour les voyageur.e.s, pèlerin.e.s, artistes, artisan.e.s et citadin.e.s qui n’y connaissent rien à la vie montagnarde. Ils seront bien accueillis, ça, c’est moi qui te le dis !

J’ai déménagé, plus haut, dans la montagne.

J’ai appris une bonne nouvelle ! Mamie a pu entendre mon dernier article, grâce à la magie de la technologie : le téléphone. Merci ma tante Nicole. Du coup, je continue d’écrire pour elle, pour ma famille, pour mes amis. Pour ne pas oublier. Parce ce que la vie sous les tropiques, c’est une vie atypique, pour moi qui viens de la ville.

Je suis allongée par terre, le long la rivière. Toujours, les oiseaux chantent, l’eau vagabonde entre les grosses pierres. Je suis ici, dans mon nouveau chez moi. Enfin, ce n’est pas vraiment mon chez moi. C’est ici que je dors depuis le dernier week-end. Je suis montée encore plus haut, dans la montagne. Je dors dans une tente. Une grande tente bleu mamie, comme les scouts qui viennent dormir dans la pâture, le long de la Semois. Mais moi, ici, je dors entre les arbres, les pierres et les lianes.

La vue de ma tente

J’apprends beaucoup, les plantes d’ici, la vie dehors, le troc et les échanges. Citrons, oranges, bananes, œufs, farine. Ça circule entre les voisins, voisines. J’apprends. Beaucoup. Mais surtout, j’apprends une chose : je ne connais rien de la vie à la montagne. Rien de rien. Et le « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » pour moi, c’était une jolie théorie à répéter. Comment planter, comment récolter, comment semer, quelle terre préparer ? Je démarre de zéro, comme un nouveau boulot, le soir, je tombe de fatigue, et à 20h au dodo ! Non mamie, à l’école, on apprend plus à cultiver, à tricoter, à cuisiner, à conserver. Tu sais, les temps ont changé. Je sais que tu aurais voulu devenir banquière, puis il y a eu guerre. Mais moi, j’aurais bien voulu apprendre tout ce que tu sais faire. Ici, je retourne à l’école primaire, je prends des notes et essaye d’apprendre, avec mes cinq sens, bien ouverts. Si j’avais dû passer un examen d’entrée, c’est sûr, on m’aurait recalée. Et je serais restée en bas, aux pieds de la montagne.

Mais elle m’a ouvert ses portes. Et Diego et Lara m’ont accueillie chez eux, sur leur terrain, comme si on avait toujours été de vieux copains. J’ai été habituée à l’excellence et l’exigence. Pour gravir les sommets et finir la première. Mais ici, chez eux, je suis déjà aux sommets et j’apprends à tâtons. Sans pression. J’ose de nouveau. Me tromper, essayer. Car finalement, ce n’est pas grave. Ici, il n’y a pas de bics rouges, de notes, ou de bosse. Et d’ailleurs, j’aime le rouge, c’est ma couleur préférée, celle des fleurs que j’aime et de l’amour. Celle du sang aussi, que je vois tous les jours : les coupures, les blessures, les piqûres, rien de bien sérieux. Mais ici, la vie sous les tropiques, ce n’est pas cocotiers, cocktails et pique-nique. Non ça n’a rien de glamour ou de romantique. J’essaye de faire de mon mieux et après tout, tout se transforme. Et moi, je fais de mon mieux, pour transformer, au plus, vers la vie.

La vie, Lara la porte dans son ventre. Il est tout rond comme un ballon. Je la trouve courageuse. Elle continue de monter et descendre la montagne. Mais il faut savoir, mamie, qu’ici, se déplacer, c’est monter ou descendre. Et la moindre petite mission est une expédition. Les chemins sont sinueux, boueux, et recouverts de pierres. Le regard est à terre, au sol, pour zigzaguer entre les rivières et la terre. Quand je veux regarder l’horizon, les nuages ou les oiseaux, je m’arrête, toujours. Lara, tous les matins, chausse ses bottines, porte son sac à dos et avance avec un bâton à pointe fine. Pas de gadgets, pas de vêtements de grossesse. Des robes à fleurs et des pantalons à bouton ouvert. Diego, le papa, ne s’arrête jamais. Avec sa machette, il coupe, plante, transplante, porte, déplace et construit. Diego, le matin, se peigne les cheveux avec une brosse, si grosse mamie, qu’on dirait une brosse pour les chevaux. « Mamour je suis prêt ». Et Lara lui fait une tresse dans ses cheveux épais. Ils sont beaux à voir. Ils sont différents de moi, lui comme elle. Mais on apprend à se connaître, à se respecter, à s’aider. Je découvre en Diego une nouvelle masculinité. Ferme et douce à la fois. Il me soutient, Lara aussi. Ça fait du bien.

Il y a bien un espace plat dans cette partie de la montagne ? Oui mais pas assez grand pour une tente, me dit Diego. Si tu défriches, tu peux la mettre là. Ici, là, à cet endroit, ou encore là, pour moi, c’était du pareil au même, mamie, c’était tout vert, tout touffu, et pas du tout plat. Le lendemain, à la machette, Diego enlève le gros. Il me dit : en deux jours, c’est fait. Voilà la pioche, la pelle et la pique pour déterrer les cailloux. Tu m’appelles si tu as besoin. Et je me retrouve avec mes mains habituées aux bics et aux claviers, sans savoir par où, ou comment commencer. C’est à peine si je sais soulever, au-dessus de mes épaules, les outils qu’il m’a donnés. Mes bras, frêles, se font emporter par le poids de la brouettes en pente. Je galère. Mais tu seras fière de l’avoir fait. Oui, encore un caillou à déterrer. Mais là, j’ai besoin d’aide. Ensemble, à six bras, on déterre un bébé menhir, à l’endroit de mon futur oreiller. J’avance « poco a poco ». Des petits coups de pelle, des brouettes et seaux à moitié remplis. Deux semaines, mamie ! Pas deux jours, que ça m’a pris, pour transformer ce petit bout de jungle, en un parterre de terre tout plat. Ce n’est pas rien. Tu vois pourquoi je suis fière. Mais surtout heureuse. De mon nouveau chez moi, qui n’attend plus que moi.

Maintenant, il est presque 7h du soir. La nuit est tombée. J’entends le bruit de la rivière, les chants des oiseaux et les criquets. Au loin, une lumière. Un éclair. Et puis, déjà, le premier tonnerre. Cette nuit est particulière. J’emménage dans ma nouvelle tanière.

Corona jusque dans l’assiette !

En bas, dans le village, pas un chat, le café est fermé, les hommes à chapeau ont rangé leurs cartes et leurs dés. A la place, la police, des militaires, des masques, des regards craintifs, des distances entre chaque personne et des horaires précis pour acheter ses courses au petit, petit, marché du village. Je n’ai presque rien, un sac à dos de 12 kilo, et je n’ai pas besoin de grand chose. Mais quand même. Un bout de ficelle pour le linge, tu as ? De la laine, une aiguille ? Du tea tree?  Tout est fermé. Mais je vis bien ici, en haut, à la montagne. Comme moi me dirait ma grand-mère. Oui mamie, comme toi, j’aimerais bien pouvoir être en confinement avec toi pour que tu m’apprennes comment c’était avant. Mais il paraît que ce n’est pas les règles du jeu alors, si je veux pouvoir encore te faire un câlin, une grosse bise et te mettre la raclée au Scrabble, je reste bien perchée sur ma montagne le temps que tout cela se calme. Et puis oui, je viendrai, et tu m’expliqueras comment tu as fait toi, pour nourrir un mari et cinq enfants avec une vache, des poulettes et un petit jardin. Oui mamie, j’aimerais bien que tu me racontes encore, comment c’était avant. Et moi je te raconterai ma vie sous les tropiques.

D’abord, je prendrai le vieil atlas et te montrerai sur une carte précisément où j’étais. Parce que tu aimes la géographie et que moi j’aime bien te faire voyager depuis ta cuisine. Je te dirai que j’étais sur un montagne perchée, haut, très haut, là où les oiseaux planent entre le ciel et les cimes. Je te dirai que oui, j’ai eu peur. Mais j’étais bloquée. Toutes les routes étaient fermées et prendre l’avion pour rentrer à la maison était mission impossible. Je ne pouvais pas bouger. Oui comme toi, depuis que tu ne sais plus marcher. Qu’est-ce que j’ai fait? Et bien je me suis installée. Toute seule, là-bas. Oui. Enfin je n’étais pas vraiment seule mamie. Je t’explique. Ferme les yeux mais ne t’endors pas hein.

Après une nuit de voyage en bus, j’arrive à Cocorna (et pas Corona, didju je me trompe tout le temps). Sur la place du village, il y a une fontaine à trois étages, des oiseaux qui chantent, des arbres hauts, très verts, et un peu d’ombre à terre. Il y a des hommes à chapeau blanc et beige. Comme des cowboys, mais ils sont paysans pour la plupart, oui mamie, ils sont très élégants. Il y a un café et des tasses en porcelaine recouvertes de fleurs. Il y a aussi des femmes avec les mêmes fleurs sur leur chemise. Plus loin, il y a une dame, déjà touchée par la sagesse de l’âge, qui agite son billet de 5000 pesos et regarde ce qui se dit à la table d’à côté. Je suis arrivée là, un jeudi matin.

Après mon café, Nelson vient me chercher. Je monte dans la montagne, derrière lui, sur sa moto, avec mon gros sac à dos. Sa moto patine, mais elle arrive à gravir le chemin sinueux, en béton puis en terre rouge. La moto s’arrête. Impossible de monter plus haut. Je continue à pieds, sur un sentier. J’ouvre une porte en bambou et là, plus loin, une maison, des fleurs, des abeilles.

Sur la montagne, là haut, il y a cinq familles, dont une famille indigène. Ils ont des cheveux noirs mamie, brillants, longs et sont habillés de blanc. Abou et ses filles tissent des sacs, et le Mamo, le papa donc, et son fils recréent des chemins ancestraux. Puis ils font plein dautres trucs mamie, mais je ne vais pas tout t’expliquer. Les familles réfléchissent pour aujourd’hui et demain et puis agissent. Les hommes sortent la tronçonneuse, les machettes et ensemble, avec les femmes, on défraîchit un grand terrain pour planter et cultiver. Du maïs, de la yuca, des haricots, des mangues, des ananas. On cherche des pierres dans la rivière pour aider le Mamo avec les chemins. Je ponce aussi du bois pour faire une table, tamise du sable, mets mes pieds dans l’argile et caresse la terre pour faire des murs. Le soir, j’ai la peau toute douce. Un autre jour, le Mamo nous raconte une histoire autour du feu. Ce n’est pas très joyeux mais, du moins, ça nous motive à planter et cultiver.


Tu vois j’étais bien loin du virus mamie. Tu sais, la connexion et moi, je suis à côté de la réalité parfois. Je me suis connectée à la terre et aux gens d’ici. Et puis il s’est rapproché, le virus, tout prêt. Jusqu’à mon assiette.


Je me reconnecte à internet. Je me rends compte. J’ai mes parents au téléphone. Je pleure. Je stresse. Non, je ne veux pas rentrer. Je veux bouger. Je suis coincée. Je veux rentrer. En fait, je ne sais pas où aller. Les portes se ferment, partout. Les routes sont bloquées. Frustration. J’ai mal. Un tas d’émotions me parcourent, un tas d’idées, un tas de pensées, un tas de préoccupations, d’ici, d’ailleurs, un gros tas, bien trop lourd à porter pour ma petite corpulence. Je craque. Quelques jours de desarroi.

Et puis. L’ancrage. Garder mon sang froid. Regarder la beauté qui m’entoure. La chance d’avoir la nature à mes côtés et une communauté à découvrir. Se créer un chez soi, là, ailleurs. Depuis, je marche beaucoup, de bas en haut, et de haut en bas, je cueille des plantes, cuisine, écris, lis. Aussi, mes mains se transforment et s’endurcissent. Le soir, j’ai de la terre sous les ongles, des cloches aux creux des mains, des coupures sur les bouts des doigt. Le chant des oiseaux rouges, jaunes, bleus, oranges bercent mes journées. La rivière ne s’arrête pas de couler et, chaque nuit, la pluie m’offre une musique raffraîchissante et vivifiante. Le matin, les plantes sont plus hautes que la journée précédente. Et bientôt, je pourrai cueillir ce que j’ai semé. La vie continue à grandir malgré tout. Oui mamie, tous les jours, la mort est là, elle aussi. Elle avance main dans la main avec la vie. Ça tu me l’avais déjà dit. Mais voilà, pour moi, ici, c’est un retour à la terre, comme toi, mamie. Je t’aurais bien fait goûter mon humus de betterave de ce midi, concocté avec les moyens du bord, mais dont je suis plutôt fière. Je t’aurais bien aussi chanté la chanson que j’ai apprise en espagnol ou lu un conte que j’ai découvert dans une vieille bibliothèque. Mais en attendant, je ne peux qu’écrire, pour ne pas oublier, ne pas oublier de vraiment te raconter tout ça. Là maintenant, la pluie, les criquets et la nuit m’appellent. Il fera bientôt jour chez vous. Mais moi, mes yeux se ferment et je pense à tous ceux que j’aime, comme toi, très fort, de loin. Je pense aussi à tous ceux que je ne connais pas, qui aident, qui souffrent, qui meurent, partout. Je me sens bien peu de chose face à l’ampleur du chaos. Mais je m’offre la discipline de prendre soin et nourrir la vie, ici. Celle des humains et de la nature, en pensée, en action. De là où je suis. Un peu, tous les jours, mettre de l’amour, beaucoup d’amour, dans le creux de nos distances.

Du coup, qui veut un chocolaaaat ?

Elsy, un combat, un rêve, une femme !

Aujourd’hui, c’est au tour d’Elsy. Je la trouve belle. Elle porte un t-shirt en velours clair qui fait ressortir le teint hâlé de sa peau. Je lui dis que je veux prendre des photos. Elle me dit que non. Qu’elle est en vêtement de travail. Les photos, ce sera une prochaine fois, « si dios quiere ».

Elle m’explique qu’elle a grandit avec sa maman et ses trois frères. Et ton papa ? « No. Y que paso ? » Trois petits mots qui font couler ses premières larmes. Il est parti, comme chaque matin, travailler, pour vendre des matelas. Il n’est jamais revenu. Il appartenait à groupe, et l’autre « le mato ». Sa maman a cherché, cherché, cherché, le corps de son mari. Il a disparu. Simplement. Elle a écrit à ses parents et son père l’a récupérée, elle -la mère d’Elsy- ses quatre enfants et le peu d’affaires qu’elle possédait.

Elsy grandit. A l’âge de 17 ans, elle se marie. C’est un mariage d’amour. Elle donne naissance à un premier fils et porte le second dans son ventre. Après sept mois de grossesse, son époux meurt. Elsy, vingt ans, veuve, et presque deux enfants. Lui, on ne l’a pas tué. La maladie l’emporte, l’hépatite. Et puis l’histoire se répète. Elsy rejoint sa mère, seule, avec son fils, son gros ventre et le peu d’affaires qu’elle possède.

La robe d’Elsy.
Je veux la même pour mon mariage !

Elsy veut apprendre. Elle passe un examen avec son bébé au sein. Elle obtient les meilleurs résultats et décroche une bourse pour étudier à l’université. Elle devient infirmière. Un jour, elle récupère un de ses enfants à la crèche. Il est en sueur, nu, sur un bout de plastique, le biberon bouché. Elle décide d’arrêter de travailler. A 23 ans, elle s’installe avec un autre homme. Ensemble, ils auront cinq enfants. Tout ça, oui, sept bouches à nourrir. Elle redevient infirmière. Son mari travaille dans les transports. Lui, il achète des camions. Elle, elle veut acheter une maison. Les samedis, elle commence à suivre des ateliers. Elsy aime apprendre, je l’ai déjà dit. Elle apprend le recyclage, l’artisanat local, les plantes comestibles et médicinales, l’agriculture biologique, la transformation de fruits. Pendant quatre ans. Et puis, la perspective d’obtenir une maison se répand. Elsy veut son indépendance. Contre 1060 heures de travail. À cinquante ans, elle apprend à cimenter, raccorder des circuits électriques, aligner des briques. Elle se lève à l’aube pour cuisiner, laver la maison, repasser les vêtements, cirer les chaussures, préparer la valise de son mari. Mais ça ne lui convient pas, à lui, son mari. Il quitte Elsy. Après 28 ans de vie commune. Elle, elle, s’accroche à son rêve, sa maison.

Sept enfants et beaucoup de petits-enfants

Aujourd’hui, Elsy a soixante ans passés. Ses sept enfants travaillent. Une vie plus que décente. Enfin. Et quatre universitaires. Elsy pleure. Ils sont là, autour d’elle. Elle n’est pas seule. Chacun d’eux participe à remplir son portefeuille. Elle peut s’acheter de quoi manger, le nécessaire pour la maison, des nouveaux draps quand il faut, mais aussi, des robes, et même, s’offrir une manucure. Si elle le veut. Derrière cette femme accrochée à son balai, sa cuisinière, et sa ribambelle d’enfants, il y a une femme, Elsy. Elle a construit sa propre maison et l’occupe avec grandeur. Ces briques, ce béton, ces tôles, ce sont son palais, son or, son marbre.

Elsy !

Cali, Carol et Miguel

Trois coups de cœur.

Cali. Cali, insaisissable, Cali. Un échiquier géant avec des adresses à deux rues et trois chiffres. J’ai clairement perdue la première partie. J’ai pris ma revanche le lendemain. J’ai troqué ma carte en papier pour la fameuse application Maps.me. Je me modernise oui oui. Je me suis perdue (au sens figuré !) dans les ruelles du quartier San Antonio entre fresques, bars, musées et théâtre. En prime, des musiciens, des danseurs et des marchés de créateurs. Après, j’avoue, j’ai craqué, le resto bien trendy, avec lampions et kombucha, juste histoire d’offrir un moment de répit à mon estomac. Au menu : quinoa, noix, et rucula. Le régime campagnard m’attend au tournant. Je savouuuure mon brownie ! 

Cali, capitale de la salsa. Mon prof me dit que mon épaule gauche est trop haute. Les pas de danse ? N’en parlons même pas. J’y arriverai, un jour, si dios quiere. Je rencontre Carol, la fille de Viviane, c’est-à-dire, la petite fille de Doña Ruth. Elle me parle de ses cours de littérature, de la chasse aux sorcières et du massacre des indigènes. Son université ? Un vrai petit Louvain-la-Neuve. Là, elle danse, fait du théâtre, lance un club de ciné, travaille le bois. Tout ça au même endroit. Le soir, elle m’explique  encore la politique, la guerilla, les paramilitaires, les narcotrafiquants. Il y a des frontières invisibles à Cali et les feux d’artifice camouflent les coups de fusil. Parfois. Histoire de gangs, d’enfants, d’adolescents, de micro-trafiquants. Elle, elle veut écrire. Sur les récits de femmes durant les conflits armés. Elle a un amoureux et à deux, ils partiront en Australie étudier. Enfin c’est le plan. Carol, c’est un puit de savoir et d’énergie à 23 ans. Je me sens presque vieille à côté d’elle. L’énergie foisonnante de l’université est déjà bien derrière moi (mais je me console, ici, on me donne maaaaax 24 ans.)

Une rue dans San Antonio
Museo La Tertulia:
El Testigo de Jesus Abad Colorado
Teatro del PRESAGIO : Negro

Miguel. Je l’ai rencontré chez Doña Blanca, sa maman. Elle se nomme la Mère Teresa du village ou «  La mamita gordita ». C’est La voisine de Doña Martha, la cupidon de la rue du fond, et de Doña Ana, l’artiste couturière qui sait tout faire. Son fils, à Blanca, Miguel, 32 ans, une séparation, retour à la case départ. Il prépare une sauce tomate et l’a fait goûter à sa maman. Elle commente. C’est lui qui cuisine, ils se sont disputés et essaye de se faire pardonner. Et puis ce n’est pas gratuit de revenir chez sa mamita. Sévère la Mère Teresa. Le lendemain, on part faire un tour. On traverse des champs. Ici, la nature, on la tue. 8 ans qu’il a travaillé dans les champs. Tout ça. A perte de vue, les champs de caña. Que ça. Pour faire du sucre, du carburant ou du papier. Il a quitté la caña mais il aimait ça, être dehors, avec les gars. Maintenant il travaille à l’intérieur, c’est mieux payé. Une vie typique d’un homme d’ici. Un buen chico, me dit Doña Ruth. Oui je l’ai gardé quand il était petit, me dit Doña Elsy. Avec Miguel, on discute d’ici et d’ailleurs, de notre vingtaine et de notre trentaine. Après trois spots et une cascade, on revient trempé au village. Le lendemain, las mamitas me questionnent avec un sourire au coin des lèvres. Petit village, grand enfer, me dit Doña Ruth. Au club des 3 X 20, notre escapade a fait jaser plus d’une tasse de thé. 

Les copains de Miguel
Tostada de platanos chez Doña Ana, la couturière qui sait tout faire

Petit extra : le soir, je me rends à l’agora, le ventre plein, prête à suivre le cours de danse. Ça va? Oui je dois encore un peu digérer. Ok on va commencer. Qu’est ce que l’engagement ? Selon Dieu…Numéro 43, dans votre Bible… euuuuh excusez-moi, je ne suis pas au bon endroit ? Je pensais qu’on allait danser. Ayuda. Amiga, donde esta ? Je rejoins mes copines puis un autre groupe de femmes en dehors de Nashira. Comment que je pouvais savoir que ce n’était pas à l’agora. Doña je ne sais plus comment m’a dit que c’était là. Bref, de l’autre côté de la route, sur le terrain de foot, la moyenne d’âge a chuté de 10-20 ans, baffle, basses et salsa cardio à gogo. Mes baskets sont toujours trempées. Mes slashs ne me servent à rien. A pieds nus, je me trémousse et me retrémousse dans tous les sens. Une heure plus tard, notre team de survivantes rentre au village, en sueur et déjà bien courbaturées. Chacune regagne son chez elle, 20 mètres de distance nous séparent en moyenne. 

La team de survivantes

Une semaine plus tard, à Nashira

18 février
Depuis hier, des enfants en uniforme scolaire défilent chez la voisine. Une tonnelle et des chaises en plastique accueillent une marée de pleurs. A l’intérieur, des fleurs, beaucoup de fleurs, et une belle boîte blanche. Petite, plus petite que d’habitude. A l’intérieur, Nicole. Aussi belle qu’une poupée de cire. Son bras est bandé. La musique ne s’arrête pas, les pleurs non plus. L’accordéon pourrait faire danser de vieux amants. Mais les paroles, si tu les entends et les comprends, feraient fondre un centenaire de chêne en une pluie de larmes. Elle avait 12 ans. Un accident. Peu de lumière. Une photo. Deux qui prennent la pause.

Un nuevo angelito en el cielo

Je me rappelle à cette âge là, ma vie s’arrêtait au soleil. Je ne connaissais ni l’ombre, ni la pluie, ni même quelques nuages gris. Aujourd’hui, dans le ciel, le soleil brille mais dans le village, la nuit a trébuché, est tombée et ne s’est pas relevée. Ruth, ma grand-mère d’adoption, elle a versé deux fois des larmes quand elle a appris la nouvelle. Ça lui a rappelé son fils. Il avait 9 ans. Il partait chercher du pain à la boulangerie. Un accident. Aussi. La vie continue.

J’ai été chez Elsy et j’ai parlé à ses nièces. Elles ont sept ans et veulent apprendre l’anglais. On doit préparer quelque chose pour le cours demain ? Non juste de quoi écrire. C’est ce que je leur ai répondu. Au programme, les aliments et les couleurs. Beaucoup de couleurs.

2 400 bouchons plus tard, un poisson rouge dans le centre de recyclage

23 février
Aujourd’hui c’est dimanche. Jour du seigneur. Il est 9h et Dona Ruth revient de l’église. Moi j’ai pu dormir. Enfin. Le coq est parti prier avec ma coloc et mon vieux voisin s’est tu. Ici, une première journée se termine au petit déjeuner. Mon vieux voisin se réveille à l’aube et chante. Des baladas romanticas. C’est mon réveil à moi. Il a une belle voix. Ruth me dit : il est fou. Il a travaillé toute sa vie. Maintenant, il s’occupe des plantes. Il chante. Il sourit. C’est le bien heureux du village.

Ma rue

Ma vie ici: douche froide, moustique et lézard. Pour me consoler, Dona Ruth m’offre trois sachets de thé dans une seule tasse. A chaque fois. Le matin, je mange du riz, des galettes de maïs, des platanos et des œufs. Pareil le midi et le soir. Avec de la viande. Ça me change. Je rencontre des femmes, je pose des questions, je prends des notes. Je fais des photos. J’enregistre. La mémoire commune : la perte d’un fils, d’un mari, d’un parent. Tué. Par un groupe. L’un ou l’autre. C’est pareil. Et puis la galère, les enfants, le travail. Plus tard, des ateliers, ici à Nashira. Pour apprendre un tas de trucs utiles : l’agriculture, l’artisanat, la transformation de produits, le recyclage, la gestion des ressources naturelles. Ensuite, la construction de maisons. Toutes ces vieilles mamies, derrière leur balai et leur cuisinière, savent cimenter, raccorder un circuit électrique, aligner des briques et placer des tôles. Ce sont elles qui ont construit ce village.

Dona Ruth aime aussi le rouge

Aujourd’hui, l’âge d’or du village est passé, oui. Mais il y a encore des reliques d’un beau projet : le centre de recyclage, un magasin de plantes médicinales, la création de produits cosmétiques, d’objets à base de déchets recyclés, des répliques en céramique. Ici tout le monde s’entraide : Ruth apporte à manger à son voisin malade, un autre plus jeune vient l’aider dans son jardin, Rocio (et non Rosario comme je le pensais) nous amène des fruits de son potager, une autre encore fait des courses en ville pour ses voisines. Chacune a son jardinet et cultive avocats, citrons, oranges, plantes médicinales, papaya. Gracias a dios. Comme ils disent ici. Il a une nouvelles générations de maman, d’hommes (et oui) des enfants et des jeunes. Qui s’enlassent et rigolent. Je me fonds dans ce village atypique, observe, discute, apprends, bois des cafés en poudre trop sucrés. Cet après-midi, c’est le grand jour. L’assemblée. Elles doivent être minimum 43 pour discuter des titres de propriétés. Comme partout, il y a des groupes, des conflits, des amitiés. De longue date maintenant. Dans l’oreille gauche, j’ai la radio “bésame” de Ruth et dans l’oreille droite, celle de mes voisins. Et des enfants qui chantent à tue-tête. Je croise une autre voisine sous son ombrelle. Une robe du dimanche. Un sourire. Un ” Hola, como amanecio ?” Une réponse : “Bien, gracias a dios!” C’est déjà presque l’heure du repas. Je sais ce qui m’attend dans mon assiette !

L’assemblée. Elles y sont arrivées !

Arrivée à Nashira

Bienvenue en Colombie !

Ça y est ! J’y suis. A Nashira. Un eco village de femmes près de Palmira en Colombie. Je dors chez Dona Ruth, 74 ans. Elle m’accueille dans sa maison faite de briques rouges, de tôle et de bois. Il est 8h du matin. Il fait déjà chaud. Ruth est partie à l’église, c’est dimanche aujourd’hui. La radio du voisin vient de s’allumer avec un air de cumbia, le coq chante depuis belle lurette, les chiens aboient et le boulanger est déjà passé pour proposer son pain. Je suis arrivée ici la nuit de vendredi à samedi. J’ai voyagé depuis la Belgique en passant par Amsterdam, Panama, Bogotá et enfin Cali. Dona Elsy m’a accueilli avec une pancarte et mon nom dessus. Elle vit aussi à Nashira.

La rue principale

Hier après-midi ma chambre s’est transformée en un sauna et mon ventilateur ne fonctionne pas. J’ai été me balader avec un chapeau de Dona Ruth. J’ai revu Dona Elsy, ses deux filles et une ribambelle d’enfants qui viennent profiter de l’ombre de sa terrasse. J’ai rencontré Rosario, l’ infirmière. Elle s’occupait de son papa qui souffre de la dengue. J’ai tué les moustiques de la chambre avec une raquette électronique alors qu’elle lui chantait une berceuse en lui caressant la tête le temps de la perfusion. J’ai dit que je repasserai à un autre moment. J’ai mangé avec Dona Ruth qui d’habitude ne mange pas le soir. Hier, elle s’est reservie deux fois parce qu’elle est en de bonne compagnie et n’est pas toute seule. C’est ce qu’elle m’a dit. Elle a perdu deux de ses enfants et son mari. C’est une battante, m’a dit l’infirmière. Elle est speciale, m’a dit la maman de l’infirmière. Dans tous les sens du terme. C’est une bonne amie. Ici tout le monde se connaît. Oui tout le monde. Je suis curieuse de les rencontrer, de connaître leur histoire, leur vie d’ici et d’avant. L’écriture de ces quelques lignes en pyjama m’a coûté six piqûres de moustique. J’adore ma nouvelle vie tropicale !