L’appel de soi

C’était bon, c’était doux

L’appel du naufrage
L’appel de la dérive
Celui d’un monde
Dont l’existence n’est plus

L’appel de soi
L’appel du vent salé
L’appel du souvenir
Oublié, réanimé

L’appel de l’arbre
L’appel du chant
Tendre sur l’écorce
C’était dur

Vomitif, jouissif
La chaleur des pierres
La fraîcheur de la terre
Ton regard dans mon âme

L’océan danse
Tourne dans de la roche
L’englobe, la caresse
Avant de se retire

Encore

L’appel des montagnes
Des vallées, du silence
Et de la terre mouillée
dans mes cheveux court

Un dessin dans le ciel,
La nuit
en mouvement
C’était hier

Et déjà je pleure ces souvenirs
Dans la source cachée
Pour les boire
Et m’unir à elle

À l’ombre des épicéas
Où s’abreuvent les grenouilles et les chevreuilles,
La terre bleue, le héron et les insectes.

Mosquitos time

Un an en Colombie

Aujourd’ hui, ça fait une année que je suis arrivée en Colombie. Il y a 365 jours, j’ai appelé ma grand-mère pour lui souhaiter bon anniversaire. “À bientôt oui” que je lui ai dit. Et puis un bip, un bon voyage et un dernier au revoir. Prévu pour quelques mois, le séjour a pris une autre tournure. Une allure fantasticodramatique, à la parure couleur nature. J’ai rencontré des nouveaux regards, écouté des nouvelles histoires, appris des nouveaux savoirs pour cultiver, construire, soigner. J’ai escaladé des monts et merveilles, et je suis descendue embrasser mes ombres, mes peurs.

À l’autre bout du globe, j’ai trouvé une poignée qui ne tournait pas très rond. J’ai vu le monde à l’envers, j’ai fait le tour de moi-même en 4000 kilomètres. Et un nouveau courant d’air m’a emporté ailleurs, plus loin. Vers un déjà-vu différent et indomptable. Pour encore apprendre. Pour encore créer. Pour encore semer.

Et puis le temps a passé. A coulé à flot. Et sans même avoir eu le temps de lui tourner le dos, il m’a submergée de larmes. De joie, de tristesse, de colère, parfois les trois à la fois. Il me colle à la peau comme un vieil amant qui creuse des rides aux creux de mon cœur.

Aujourd’hui, je t’aurais souhaité un bon anniversaire, mamie. J’aurais dit je t’aime et j’aurais nagé dans un océan de certitudes. Mais en vrai, je suis revenue dans ma montagne et  je recommence à marcher de haut en bas et de bas en haut. J’ai revu la place aux grands arbres. Les hommes à chapeaux sont revenus s’asseoir sur les bancs et ont sorti leurs jeux de cartes. Les chaises de la terrasse sont de nouveau occupées par les habitants qui boivent leur café dans des tasses à fleurs. J’ai salué un voisin et puis Diego est venu me chercher en moto. On est monté tout en haut, les sacs à dos remplis de fruits, de légumes et d’un long voyage.

Si j’ai pu construire des châteaux de sable pour les regarder disparaître sous les vagues de mes plus belles illusions, je continue d’avancer. Pour inventer la suite de l’histoire, dessiner la courbe du chemin. Et réaliser l’étendue d’un rêve. Un rêve où, dans le chaos et la tempête, volent des cerfs-volants rouges avec de longs rubans blancs. Des cerfs-volants qui font rire et crier les enfants. De joie ou de peur de les voir tomber. Des cerfs-volants qui les font sautiller, qui les font regarder vers le haut, qui les font déployer une force pour que volent, volent encore les couleurs dans le ciel. Pour plier le destin et arriver là où l’on veut arriver. Avec un sac-à-dos rempli de magie, de graines, de beauté et d’amour à partager.

Retrouvailles avec
Diego, Chachou, Ainhoa et Lara

Retour aux origines

La Maloca, où brûlent
sans cesse
deux feux de bois

Après trois heures de bus depuis Bogotá, je suis arrivée dans ce qui est aujourd’hui mon nouveau chez moi. Si différent et familier à la fois. La maloca, cette maison de terre et de paille, où brûlent sans cesse deux feux de bois, me rappelle la montagne de Cocorna. La forêt, les prés et les feuilles mortes me rappellent étrangement l’Ardenne belge. Là où ton feu à toi, mamie, s’est éteint, un après-midi d’automne.

Francisco au petit déjeuner avec
le biberon de sa fille Germanica

« Gros bisous, hein, et profite du moment présent » que tu m’as dit avant de raccrocher pour la dernière fois. Juste avant, tu as confondu le mot « Porto » avec « poisson ». J’ai rigolé et ai repensé à nos parties de Scrabble endiablées et bien arrosées. Ici l’eau coule à flot, c’est la saison des pluies. Parfois, il pleut tellement que les réservoirs se bouchent et l’eau ne circule plus dans les tuyaux de la douche. Devant la maison, il y a un puits avec un seau pour faire la vaisselle. Je me lève plus tôt pour traire les vaches, peler les patates et cuisiner au feu de bois. L’après-midi, je sème des concombres et rassemble la terre autour des petits-pois. Des gestes que tu as fait tant des fois et, qu’aujourd’hui, je répète comme une prière silencieuse, une fois, deux fois, trois fois.

Miriam, alias la Haba (la maman) en train de planter une variété de pomme de terre

Ici, je repars de zéro, je suis de nouveau maladroite et le vocabulaire me manque pour décrire tout ce que je n’avais pas encore vu jusqu’à présent. Les quinzaines de variétés de pommes de terre, les huit façons de cuisiner les platanos, les centaines de chemins invisibles qui se dessinent dans la géographie du ciel. J’apprends aussi à faire des nœuds de cow-boy pour lancer des lassos et réunir le bétail, et puis j’apprends encore à danser la bachata, entre deux bouchées, au petit déjeuner. J’apprends à apprendre, à désapprendre. Et en fin de journée, j’entends depuis ma tente, orange et plus compact, des voix qui crient à l’unisson : « Charlotte a comer », c’est l’heure d’aller manger. Alors je sors de la forêt, traverse une prairie, enjambe un petit ruisseau, longe une seconde prairie où l’herbe haute mouille mon pantalon jusqu’au genoux. De l’autre côté de la vallée, je retrouve les poules qui se régalent des physalis, les canards qui pataugent dans une marre apparue après une nuit de déluge, et les enfants qui jouent avec des capsules aplaties dans le sable.

Jon, le temps d’une pause

Quelques semaines plus tôt, alors que j’étais encore à Cocorna, tu as dit à ma tante, assise sur le sofa à côté de toi : « C’est incroyable Nicole me voilà en Colombie avec Charlotte ! » Avec mon petit écran de téléphone, j’ai fait le tour de moi-même et tu m’as dit : « Oooh les jolies fleurs! Et les bananes, y’en a tant que ça? C’est différent. Je viendrais bien te dire bonjour. Oui Mamie, viens en février, pour tes 95 ans, quand on pourra de nouveau voyager. » En novembre tu es partie. L’hiver a pris de l’avance. J’ai troqué mes robes à fleurs pour des gros polars, mes slash pour des bottes en caoutchouc, et mon muesli matinale pour des soupes de pommes de terre. Toujours, mes lèvres sont sèches à cause du froid et mes mains sont couvertes d’égratignures pour avoir rassemblé les arbres fruitiers autour de ficelles vertes. Plus tard, je quitte mes vêtements de travail pour écouter les enseignements du Jate, cet anthropologue qui transmet la vision du monde des indigènes de l’Amazonie et de la Sierra. Et le soir, en m’endormant embaumée par la fumée du feu de bois qui m’a tenu éveillée de longues heures, je m’endors, en me disant que ce jour a été, encore une fois, rempli de beauté et de profonde humanité.

Santos, un poporo à la main,
et son fils, Samuel

Puis on a encore rigolé, toi et moi, parce que je t’ai dit qu’un ami venait me rendre visite à la fin du confinement. « Non mamie, pas un bon ami, ne vas pas dire à toute la famille que… Motus et bouche cousue, je ne dirai rien, hein Nicole ! J’égrainerai mon chapelet pour toi. Oui et moi je t’enverrai des photos. » Ici on n’égraine pas des chapelets, on tisse des sacs traditionnels, c’est ma nouvelle Grand-mère, la Abu, qui m’apprend. « C’est bien pour une première fois, qu’elle me dit après un éclat de rire taquin et bienveillant, non, ne défais pas, tu vois le chemin de ton apprentissage et de tes pensées, il y a mille et une façons de faire, continue, ça va bien se mettre plus tard. » Alors je continue et l’écoute, cette grand-mère de 86 ans, avec ses longs cheveux encore noirs, ses colliers colorés et ses vêtements blancs. Elle me partager ses secrets pour se soigner, soigner la nature, et prendre soin de sa famille.

Thérésa en train de servir une agua panela

« J’ai mis de côté pour toi les robes, la laine et les crochets de mamie, tu sais elle faisait ça dans le temps, des napperons. » me dit Nicole. Et puis je vois, à travers mon petit écran, ma tante, seule cette fois, me faire un défilé avec tes vieilles robes à fleurs, mamie. « Non, ne jette rien, je les rafistolerais à ma manière, ça me donnera un look de fermière » que je lui réponds, le cœur joyeux et les larmes aux yeux. Et puis soudain, la vie reprend, avec un petit pas de danse sur un air de Cumbia, un chien qui court, une poule qui passe, une vache qui meugle. Alors, encore, parfois, dans la plénitude d’un bonheur simple, je te rejoins, et je te sens, mamie, tout près de moi. Je te souffle encore une fois, merci. Merci de m’avoir transmis ce bon sens paysan, ce goût pour la vie proche de la nature, là où le bonheur se cache dans les couleurs des fleurs, ou dans le vol d’un oiseau chanteur. Et un matin comme les autres, au coin du feu, alors que la Haba et moi transformons la pâte de maïs en arepas rondes et dorées, un enfant de cinq ans sort de sa poche une framboise. Il prend le soin de l’essuyer sur son pantalon couvert de terre, avant de me l’offrir avec un grand sourire bardé de rouge amour. Oui, ainsi la vie continue, mamie, malgré tout, à ton image, toujours, simplement, joyeusement,…

6h30 du matin, avec mon amie Andrea

Fin du confinement annoncée !

Ici on joue les prolongations, les portes du village sont toujours fermées, et avant qu’un nouveau couvre feu casi total ne recommence, on discute, on s’organise. On fait le plein de tout ce qu’on ne pourra plus trouver ailleurs qu’aux petits marchés : les indispensables pour continuer à cultiver, créer, nourrir la terre et les animaux. Pas grand chose, mais quand-même, ça pèse. Alex porte un sac de 50 kilos sur sa moto jusqu’à la place du village. Juan assure la montée en voiture jusqu’à mi-hauteur de la montagne. Et puis l’étalon de Papi Hermoso, trois autres hommes, Jimmy et moi, on charge de la dernière partie du trajet. À la tombée de la nuit, on marche à la queuleuleu, à la lumière de nos lampes frontales, derrière le cheval. Un énorme sac d’engrais se déchire sur le chemin longé de barbelés « Cuidado ! » J’alerte notre petit convoi humanitaire. On perd un peu de notre or noir. Mais à l’aide de cordes, de bras campagnards et de mains agiles, le dommage est réparé. On continue notre route jusqu’à percevoir les premières lueurs des maisons paysannes. On décharge, on s’hydrate et on se fait encore un dernier câlin. C’était le 14 juillet, date de mon retour prévu vers la Belgique.

Une plante, une tente, une nuit

« Quand est-ce que tu viens me voir ? » que tu m’as demandé mamie, le jour de mon départ. J’étais à l’aéroport d’Amsterdam et j’ai dû compter les mois : février, mars, avril, mai, juin, juillet. «Juillet, Mamie, on se revoit en juillet, en pleine forme. » Je t’ai demandé quel âge tu avais aujourd’hui et tu m’as répondu : « 94 ans, je crois. » Je t’ai chanté Joyeux anniversaire, toi, tu m’as chanté Dans le port d’Amsterdam et tu m’as demandé si je cherchais un marin. J’ai rigolé, c’était le 14 février. Tu m’as encore dit : « Gros bisou, hein dit. Bon voyage et reviens nous vite. Oui promis, gros bisou Mamie. » Depuis, le monde a basculé. S’est arrêté, s’est confiné, déconfiné, reconfiné. Dans l’attente, la peur, la joie, le repos, la souffrance, la mobilisation, avant que des jours meilleurs ne reviennent. Mais je me demande : de quel genre de jours meilleurs attendons-nous le retour ?

Abou, ses enfants, ses petits-enfants et Maia

Toujours, sur mes hanches, un sac de fique. C’est la Abou, la grande mère de la communauté qui l’a tissé. C’est une longue méditation sur laquelle se relient les relations, le monde, les cycles de la vie. Je te revois Mamie, assise sur le canapé, le regard serein, en paix, avec quatre couches de couvertures sur les genoux : « J’ai déjà ma place à côté de l’Alfred, je vais le rejoindre là-haut, » que tu m’as dit, en montrant du doigt le plafond, le ciel ou le paradis, c’est selon. Mon cœur s’est serré, mais je t’ai simplement répondu :  « Moi non plus mamie, je n’ai pas peur de mourir. » Par contre, si parfois, encore, j’ai peur de vivre. Vivre dans ce monde en déclin, à moitié libre, à moitié étouffée, à moitié vivante.

Des fleurs entre deux vies,
prêtes pour la transplantation

Ici, on a pas la télé, les sorties, les cafés, la possibilité de bouger pour se changer les idées et voyager. On a « nous », notre créativité, nos paroles, nos histoires. Alors, je m’assois sur un vieux matelas de transat à même le sol. Il fait nuit. Juan est en face de moi. Il remet une bûche dans les flammes qui illuminent la maloca : cette hutte de terre et de paille, cette maison de la pensée. «Entonces, Juan, j’aimerais mieux comprendre tout ce qui se passe ici et que je ne vois pas. » Le temps s’arrête. J’écoute, pose des questions et pars pour un voyage à travers des siècles de traditions. Et au fil des heures, au fil du temps qui passe, au file des bûches qui se transforment en cendres, j’entrevois une autre manière de lire le monde. Un dessein prend forme, un souvenir lointain apparaît à l’esprit qui réapprend à voir, au cœur qui apprend à se reconnaître. Et je me dis que le monde de demain, est là, hier, à l’intérieur de moi, sous mes mains, sous mes yeux, avec son lot de tristesse, de joie, de colère, d’amour. Et ce que je fais ici, prend un sens encore nouveau, ancien.

Balade nocturne et enseignement ancesteal

Alors, dans cet éternel présent, j’essaye d’avancer, à tâtons, avec confiance, discipline et détermination. Les mots: soin, réparation, sacré, travail, rencontrent les gestes de mon quotidien qui se répètent comme un semblant de déjà-vu : les toc-tocs des bouts de bois sur la caña pour créer une maison ancestrale, les sliiing-sliiings des limes sur les machettes pour se frayer un chemin et laisser les plantes se déployer, les commandes à rallonge pour les voisin.e.s quand je descends au village, « les mi amor, autre chose? », le réensemencement de la terre, l’observation de la nature et les poèmes insufflés par les enfants. J’ai comme parfois l’impression que le destin m’a envoyée dans les coulisses d’un grand théâtre, derrière le rideau noir, pour préparer le décor d’une nouvelle scène. Avec des couleurs, avec des fleurs, avec des papillons, avec des fruits aux arbres et des oiseaux qui chantent. Pas parce que ça fait joli, pas parce que c’est girly. Mais parce que c’est ça, aussi, la vie qui est en vie.

Thodar a un nouveau professeur
Le projet: filtrer l’eau naturellement
La réalité

Et si quelquefois encore, je panique, et si quelquefois je flanche, et si quelquefois mon espoir fond comme neige au soleil, brûle en pleine forêt, explose à l’autre bout du monde, étouffe sous un genou, disparaît en mer, ou meurt pour être né femme, je me raccroche à la vie, à la grande toile du vivant. Là, à cet endroit, à ma juste place, je me sens soutenue. Je me sens entière et non plus divisée, je me sens vivifiée et non plus impuissante. Je me sens connectée à cette nature, à cet univers, à tout ce qui me dépasse. Dans cet état de conscience, « chez moi », un feu se rallume, me réchauffe, m’éclaire. Et m’aide à rejoindre le concret, le tangible, le commun. Pour saisir une main qui se tend, croiser un regard confiant. Et petit à petit, derrière le rideau noir du fond de la scène, je sens que c’est tout un nouveau théâtre qui se construit, à ciel ouvert, pour inventer, partager, vivre une autre histoire, un autre demain, un autre meilleur. Et l’offrir, l’élever, le réinvente encore, à plus, à toujours plus nombreux.

En partance, comme chaque vendredi,
pour une minga (travail communautaire)

Avec le temps, j’ai arrêté d’attendre la fin du confinement, j’ai arrêté de dire que j’étais “en voyage” et j’ai arrêté de penser, qu’un jour, tout redeviendra “normal” comme avant. En réalité, j’ai arrêté de le vouloir. Pourtant, la quarantaine se termine bel et bien. C’est officiel, ils l’ont annoncé. Les portes du village s’ouvriront le premier septembre et j’aurai de nouveau la liberté de bouger. J’ai dansé, puis j’ai pleuré. Parce qu’en vrai, je n’ai pas envie que tout ceci s’arrête. J’aurai passé cinq mois, into the wild, sous tente, perchée sur les hauteurs d’une montagne colombienne. Chaque soir, je me serai endormie, avec la musique de la rivière, des grillons, des orages ou de la pluie. Et chaque matin, je me serai réveillée, avec le chants des oiseaux en guise de tendre baiser sur ma joue. Alors encore une fois, j’écris, j’écris pour ne pas oublier, pour ne pas oublier de nourrir tout ce qui a pris racine, ici, en moi. J’écris pour ne pas oublier de rester concentrer sur l’essentiel, alors que demain, j’aurai de nouveau le privilège de la mobilité et du choix. Et si j’ai toujours la ferme volonté d’embrasser la sagesse qui se dessine dans le creu de tes rides mamie, je sens que mon horizon, mon nord, mon chemin est encore pour quelque temps ici, en Colombie… Pour continuer d’apprendre à voir, à sentir, à créer la beauté qui se cache à l’ombre des arbres en pleurs.

En route pour faire des courses au village !

Le jour où je me suis rasée la tête…

Une pair de ciseaux est dessinée à la date du trois juin, sur le calendrier accroché au mur de la Casa Azulita. C’est le jour parfait pour me couper les cheveux et me débarrasser de mes bigoudis naturels qui poussent au-dessus de mes oreilles. « Juan tu as un rasoir électrique? » C’est la tombée de de la nuit. Un coup par ci un coup par là. Le lendemain : « Chaaaa ! Il faut que tu me rectifies ça, ça va pas du tout ! » Il est huit heures du matin, Jimmy s’est levé à l’aube pour emballer nos pique-niques dans des feuilles de banane. Il m’attend pour rejoindre Jefry, Alex, Pedrito et le Mamo. En bas du village, six chevaux sont déjà prêts pour nous emmener galoper, cheveux au vent. « Deux minutes, j’arrive, juste le temps de…T’égalise hein. Oui mais je suis obligée de couper jusque là ! C’est moooche. Je fais ce que je peux moi avec ce que tu as fait hier. Bon, vas-y coupe tout. Sûre? Ça repoussera de toute façon. » Et voilà comment, en cinq minutes, je me suis retrouvée la boule à zéro. « Lista ? Oui je suis prête, vamos ! »

Ça repoussera peut-être comme ça

J’appréhende les commentaires de la part des hommes. Ils arrivent. Nos regards se croisent, on se fait la bise : « hola, como estas ? Muy bien. Vamos, listo. » Et je me retrouve dans cette voiture avec quatre montagnards, aux cheveux longs, plus longs que moi quand je les portais encore longs, sans qu’aucun mot ou regard ne soit échangé à ce propos. Si je me sens si bien ici mamie, c’est aussi pour l’absence de regard. Ce genre de regard, insistant, jugeant. As-tu connu ça, toi, à ton époque ? Ce regard toujours là, comme un regard invisible, omniprésent, qui ne jure que par le conditionnel. Ce regard d’hommes, de femmes : si pas assez de, trop de, ça fait trop ci, ça fait trop ça, gare aux remarques, aux voyeur.se.s, aux insultes, aux gestes déplacés sur un corps cadenassé, objectivé, sexualisé. Moi, je me suis construite à travers ce regard. Celui des autre et, spécialement, celui des hommes. Looongtemps, trop longtemps. À jouer à ce jeu de polissage, d’ajustement, d’alignement. Pour être parfaite. Irréprochable. Remarquable. Pour plaire, me sentir bien, me sentir quelqu’un. Ici, malgré que je sois toujours bloquée, confinée, cadenassée sur les hauteurs des montagnes colombiennes, je ne me suis jamais sentie aussi libre. Libérée du regard des autres oui. Mais surtout de mon propre regard, de moi-même. De ces diktats intériorisé, personnalisés. De ce fameux: « mais tu devrais plutôt, quand-même, déjà. » Je récupère de l’espace, du temps, du souffle et pars à l’exploration de cette géographie intérieure, une longue étendue d’un mètre cinquante-neuf et d’une cinquantaine de kilos. Ce que je vois mamie ? C’est que je n’aurai jamais assez, avec une vie entière, pour faire le tour de moi-même et découvrir chaque recoin que recèle ma liberté intérieure. Alors, j’arrête de penser, souris, atterris et plonge mes mains dans la terre.

Expédition vers les sommets
pour une nuit de pleine lune

« Faites ce que vous voulez, mais prenez soin de ce petit coin de paradis » qu’ils nous ont dit, Lara et Diego, juste avant de partir. Je suis libre, entièrement libre, de faire ce que je veux. Je m’amuse, je crée, j’imagine, je joue. À la maman, à l’artiste, à la sorcière. Et le soir, je me dis : « c’est bon, je peux dormir en paix, toutes les plantes ont reçu à manger et à boire.» Et puis j’imagine, j’imagine les couleurs des fleurs, celles qu’on a plantées, celles qui servent de boucliers. Ces guerrières pacifiques, capables de protéger les cultures de maïs, tout en nourrissant les abeilles et les oiseaux rouges, bleus et jaunes. Et encore, avant de dormir, je fais un check dans la chambre envahie de feuilles et de fleurs, suspendues dans les airs, qui, dans leur sommeil transformateur, aromatisent la pièce toute entière. Faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut. Oui, mais il y a des règles, des lois naturelles, un bon sens paysan à écouter. Libre mais responsable de prendre soin. Responsable et, finalement, bien dépendante de tout ce petit monde. Ce petit monde qui me nourrit, m’abreuve, jour après jour.

Nos nouvelles voisines les abeilles
Ces guerrières de tous les temps
Que du jardin

Ici j’ai compris encore une chose mamie, c’est que la beauté, ça fait du bien. Pas celle qui se voit, qui se consomme. Une beauté toute autre. La beauté du geste. De désherber pour laisser une plante se déployer. Celui d’un service rendu, d’un savoir partagé, d’un apprentissage répandu. Cette beauté subtile qui se perçoit par la musique de l’aube et du crépuscule. Celle qui se ressent dans la fraîcheur de la rivière, celle qui agit à travers la noble intuition pour servir le vivant. Et moi, dans ce décor idyllique, avec mes cinq millimètres de cheveux sur la tête, en faisant l’expérience de ce qui pourrait être conventionnellement perçu comme anesthétique, je me sens étrangement belle. Non pas pour les traits de mon visage, non pas pour ma tenue dernier cri, non pas parce que un homme ou une femme me le dit. Mais parce que je me sens bien. Parce que je me sens libre. Parce que j’aime ce que je vois, ce que je fais, ce que je touche. Alors, je me plais, moi aussi, à prendre soin de moi. Pour me déployer, pour être en bonne santé, pour me faire belle et tenter d’être à l’image de cette nature qui, sans cesse, se renouvelle.

Je me suis fait embarquer dans
un tournage pour un festival “online”
Notre voisin, Papy hermoso, nous transmet ses secrets pour récolter et replanter la yuca
Très concentrées pour notre
cours de culture de champignons
On fend la caña
et le Mamo la tisse
Journée de troc, c’est ça le libre échange

Un jour d’automne, assise à la table de ta cuisine, je me souviens. Je me souviens que tu m’as dit : « toi, tu as trop goûté à la liberté et tu finiras vieille fille. » Sur le moment même, j’ai rigolé et t’ai répondu : « qu’est ce que tu racontes mamie, je suis encore jeune, j’ai toute la vie devant moi. » Mais aujourd’hui, je rigole un peu moins. Non pas pour mes cheveux blancs, non pas pour l’absence d’amant. Mais pour avoir pris tout ce temps. De réaliser et me libérer de ce « si trop de liberté, pas de… ». Et je constate plutôt que c’est : si pas assez, si pas assez de liberté, de connaissance de soi, de mes limites, de mes responsabilités, de ma volonté, de mes rêves, alors… alors pas de… » On dit souvent qu’on ne naît pas femme, on le devient. Je pense plutôt qu’on ne naît pas libre, on le devient. Oui, ça s’apprend de défendre ce droit de devenir quelqu’un de libre. Au-delà du genre, être simplement quelqu’un, comme je l’entends, et non pas comme les autres l’entendent pour moi. Se sentir et être libéré.e, ça paraît acquis pour beaucoup de personnes, mais pour moi, non. Et ce n’est pas si facile. Mais, ça en vaut la peine…Genre, vraiment la peine.

Un aigle, un colibri, toi, moi mon frère et…la magie
L’artiste qui dessine, chante et
prend soin de ses poussins

« Et puis je me suis mariée, les enfants sont vite arrivés, et tout ça, c’était fini pour moi » que tu m’as dit aussi, mamie. Ce tout ça, tu me l’as fait revivre, les yeux pétillants comme une enfant, en me récitant, du fond de ta mémoire, une réplique d’un soldat allemand que tu interprétais, ouuuf il y a déjà bien longtemps. « Mais c’était comme ça, on n’avait pas le choix. Ça n’a pas toujours été facile, mais je peux pas dire que j’ai été malheureuse, ça non. J’ai toujours bien vécu avec trois fois rien. Mais c’était une autre époque hein dit. » Oui les temps ont changé mamie, doivent, et vont encore changé. Et il me faudra pouvoir vivre sur une terre assoiffée, étouffée, plastifiée. Alors, en attendant, en attendant que le village rouvrent ses portes, je danse, j’écrit, je plante et j’y vois du sens. Après, il ne me restera plus qu’à continuer à être à la hauteur de cette liberté. La préserver. Assumer mes responsabilités. Et vivre cette grande petite aventure que m’offre chacune de mes journées. Et toi, tu sais, même si tu n’as pas fait une carrière de show-woman, moi je te revois, plus d’une fois, sous les projecteurs, à propager ton rire, ta joie, tes longs récitals, déjà oubliés de tous, devant une grande assemblée familiale et amicale. À mes yeux, malgré ce manque de tout ça, malgré les rêves effacés par la guerre, malgré les sacrifices d’une mère, d’une épouse, je pense que tu as, avec beaucoup d’amour et d’humour, fait, de ta vie, ta propre pièce de théâtre. Alors, comme toi, à ma manière, je tenterai de faire, de la mienne, une belle œuvre d’art.

Pour finir, un profil pour ma mère
qui me demande
une vraie photo de toute ma tête

Rentrez bien les amis, moi je reste ici

Je suis assise, sur une pierre, près de la barrière, à mi-hauteur de la montagne. Je lance un bâton, Maya dégringole la pente à toute vitesse, fait un dérapage en parfaite maîtrise et se hâte de me rejoindre, le bâton entre les dents. J’attends la voiture rouge, celle qui ramène Charlotte et les courses pour la semaine. On est mercredi, son numéro de passeport se termine par 0, et Diego et Lara sont partis ce matin. Quelques heures plus tôt, à ce même endroit, nous étions tous les quatre, Lara, Diego, Charlotte et moi, un quatuor harmonieux qui, dans une dernière embrassade , laisse couler ses larmes. Elles parlent d’elles-mêmes, de tout ce qui ne se dit pas, de tous ces moments de joie qui, aujourd’hui, pourtant, nous apportent tristesse et chagrin. Maya me ramène le bâton. Elle veut encore jouer. Encore et encore. Après leur départ, la montée du retour est longue, plus longue que d’habitude. Elle est remplie d’un silence qui prend tous ses droits. Un silence rempli à ras bord, par l’absence de ce couple surprenant que signent Diego et Lara.

Silence

Et pourtant, en vrai, ici, le silence n’existe pas mamie. Il y a toujours une musique de fond, un éternel refrain sans fin : la rivière, les grillons, les criquets. La nuit, mamie, même toi qui est (légèrement) sourde, tu aurais du mal à t’endormir. Entre les éclairs et le tonnerre, entre les cris et les chants des insectes, des oiseaux, et des animaux que je ne connais pas. Heureusement, j’ai des boules quies et un masque sur les yeux pour m’extraire de l’ambiance disco-sauvage de ces nuits tropicales. Je dois d’ailleurs changer mon réveil. Je le confonds avec les oiseaux perchés au-dessus de ma tente. Des sons de la vie sous-marines, c’est ça qu’il me faut, comme ça, c’est sûr, je ne me tromperai plus !

Les sorties nocturnes,
il faut vraiment le vouloir

Réveil ou non, ce matin, je m’accorde le temps de vivre mes émotions, avec nostalgie, sourire et gratitude. Allongée dans un hamac bleu, je me balade à travers les échos des voix de Lara et Diego : « il faut savoir dire les choses franchement, non ? OK, oui d’accord, je fais ça. Bon boulot. Merci pour cette journée. C’est beau, ça va être bien. C’est dingue, tu as vu ça ? » Et ça se câline, et ça se chamaille, et ça s’aime, et ça rigole. Elle, d’un rire taquin, lui, d’un rire coquin, et puis « je ne sais même plus pourquoi on s’est disputé. Lui : tu veux vraiment que je te le rappelle ? » Et cette question historique à l’ambassadeur : « mais si on rentre en Belgique, vous pensez qu’en étant aussi colombien on pourra profiter d’un vol de rapatriement, après l’accouchement, depuis la Belgique vers la Colombie ? Parce qu’au final, chez nous, c’est ici. » Tu me suis mamie ?

En plein brainstorming

Ces deux-là, ils ont un rêve. Et moi, j’ai la chance de le vivre en avant première. Celui d’un terrain d’accueil, où voyageur.se.s, artistes, artisan.e.s, savant.e.s intéressé.e.s par le bois, les plantes, la danse, le yoga pourront venir apprendre, découvrir, échanger, se reposer, se ressourcer. Ici, il y a. Il y a tant de choses à décrire, mamie, à observer, à toucher, à sentir. Il y a cette maison campagnarde, qui accueillera les stages d’écologie, d’art et de bien-être. Il y a les plantes aromatiques, que je déguste tous les matins, midis et soirs. Il y a les semis, que j’arrose deux fois par jours. Il y a les potagers avec le maïs, les concombres, les salades, les radis, les melons. Il y les arbres avec des fleurs blanches, rouges, roses, mauves et oranges. Il y a une invasion de papayes et de goyaves à ramasser tous les jours. Il y a la cabane en bambou, où dormiront Lara, Diego et leur bébé. Il y a la cabane en torchis, où dormiront les voyageurs, les rêveurs, les penseurs, les acteurs de demain. Il y a les citronniers, le gingembre et les avocatiers. Il y a Charlotte, moi, et Maya, la chienne la plus populaire de la montagne, qui restons là. Oui, nous restons bien là, au chaud, toutes les trois, dans la région d’Antioquia, au-dessus du village de Cocorná, au sein d’un collectif qui crée sa propre voie, à Fuente Alegre, Source de Joie, le terrain de Diego et Lara.

Soirée dessin-poésie,
face à un rideau de pluie

Et puis la vie continue mamie. Alejandro, notre vieux voisin, vient prendre le café, les moustiques me piquent avec fureur et passion, les tomates grossissent et deviennent rouges, Heidi passe dire bonjour avec ses enfants, Maya me ramène une énième fois son éternel bâton. Et puis, il y a eu mon anniversaire. C’était comme l’année passé, chez toi, à l’orée de la forêt, mais cette fois-ci, en version colombienne, avec une sauce maracuya, des concerts et un spectacle de feu.  Ensemble, on a chanté, joué de la musique, dansé, un peu de cumbia, un peu de salsa, un peu de ci, un peu de ça, un peu de toutes ces danses qui se terminent par a, et dont je ne connais ni les noms, ni les pas, mais dont j’en connais la pure, et simple joie.

Et on a fini aux petites heures du matin

Aujourd’hui, nos deux tourtereaux sont aux Jardins du Moulin, pas très loin de chez toi, mamie. C’est leur nouveau paradis, leur nouveau chez eux. Ils sont partis avec les indispensables bas de contention et les mille et un trésors à offrir : panela, café, cacao, bijoux de notre ami Jimmy, parfums de nos très chers voisins, Fee et Jefry. Et puis surtout, surtout, ils ont emporté avec eux l’énergie de la montagne, de ses habitants, de l’Abou et du Mamo, nos deux anges gardiens.

Abou en train de tisser le précieux sac
pour la naissance du bébé

Me voilà aujourd’hui à repenser à tout ça, et je me dis : peut-être qu’un jour ma petite-fille me demandera : « Et toi, tu as connue la quarantaine de 2020 ? » Alors je lui raconterai que oui, que je l’ai connue, que j’ai trouvé refuge chez un couple. Qu’ils m’ont accueillie chez eux et qu’ensemble, au sein d’une communauté, on a vécu l’après. C’est là que tout a commencé : être ensemble, faire ensemble, vivre ensemble. Et un jour oui, on s’est séparé. Comme partout, comme dans tout, tout a une fin. Notre bulle d’un éternel présent s’est rompue et, avec elle, s’en est allé notre paradis. Mais un autre éden a pris forme, s’est emparé de nouveaux visages, et a créé un nouvel équilibre. La mémoire de ce qui a été vécu ne s’efface pourtant pas. Elle est écrite quelque part, entre les lignes, entre les rayures d’une feuille, d’un arbre d’une paume; dans un regard, dans le recoin d’un sourire. Et même si un jour je l’oublie, dans mon corps, il existe un refuge pour la mémoire, pour la mémoire de tout ce qui a été oublié.

La fine équipe

Allô mamie bobo

Il y a des jours comme ça où, ça ne va pas. Pour un mot, un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, deux petits grains de sable se transforment en une chaîne de montagnes. Mon cœur s’alourdit et mon corps devient mou. Dans des moments comme ça, ma mère me dirait : « on a l’image mais pas le son. » Et ça peut durer. Quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Encore une fois, j’aimerais me retrouver dans le petit chalet près de chez toi. Qu’à tout moment de la journée, alors que je rumine mon énorme petit malheur, je puisse venir chez toi. À coup sûr, après deux mots échangés et une petite ritournelle de ta part bien placée, ça va déjà mieux. Je me souviens, une fois tu m’as dit : « des femmes, comme toi, assises, là, en face de moi, sur cette chaise, j’en ai vues, et à la pelle. » Et je me revois assise, à la table de la cuisine, sous le miroir, les yeux humides et le regard dans le vide, tourner ma cuillère dans mon café à la chicorée trop dilué. « Tu es jeunes, tu as toute la vie devant toi. » Toi, tu savais que ça allait passer. Mais moi, à ce moment-là, je n’y croyais pas.

La tête dans les nuages gris

Ici, à défaut d’aller chez toi, je descends à la rivière près de ma tente, juste là, en-bas. L’eau coule, coule, coule, sa fraîcheur, sa candeur et sa ritournelle bien à elle, m’emmènent ailleurs, là où le calme et la sérénité trônent en divine harmonie. Soudain, un bruit, nouveau, que je ne connais pas. Je lève les yeux, non ce n’est pas un oiseau. Encore, ce bruit, je regarde au loin, je ne vois rien. Encore une fois ce bruit, je regarde ailleurs. « Hola mi Amor ! » C’est Alejandro, le vieux voisin qui vit de l’autre côté de la rivière. Il chante, coupe du bois, porte du bois et me dit : « cuidado! » Attention! Il y a des serpents près de la rivière. Oups, je dois vraiment arrêter de me promener à pieds nus. J’oublie parfois les scorpions, les mygales et tous ces animaux venimeux. « No! Todavía no » jusqu’à présent, je n’ai rien vu. Seulement l’oiseau bleu, aux plumes en forme de pendule, et l’oiseau noir, au ventre couleur rouge vermeil.

Il est où l’oiseau, il est où ?

Dans des moments comme ça, je me rends compte d’une chose: le luxe de ma solitude. Elle m’offre le temps et l’espace pour découvrir, explorer mon environnement de vie. Extérieur mais surtout intérieur. C’est vrai, alors que le monde est à l’arrêt, paralysé et que je suis bloquée ici, mon monde à moi, mon monde intérieur ne cesse de bouger, d’évoluer. J’apprends, beaucoup, encore, toujours, tous les jours. Ce voyage immobile, je l’aime, malgré tout, à la folie. Et vivre en communauté, ce n’est pas confortable, c’est confrontant. C’est rempli de miroirs cachés, que je ne veux pas toujours voir. J’y vois le reflet de mon monde intérieur, du monde extérieur, celui d’un village, d’une ville, d’une société, d’une humanité.

Je me demande bien comment je vais pouvoir me réhabituer à ce monde extérieur. Franchement, mamie, qu’est-ce que tu en penses, toi, de tout ça ? Toi, qui as l’âge de la sagesse. Toi, qui as écouté, vécu, partagé, toutes ces histoires de femmes. Toi, qui as connu un foyer sans eau, sans chauffage. Toi, qui a connu l’électricité et le micro-ondes. Moi, j’avoue que, pour l’instant, je n’en sais trop rien, c’est un peu trop tôt. Mais je constate, je constate que ma main devient de plus en plus verte. Que le soir, je suis satisfaite, de mon travail, celui devoir planté, d’avoir désherbé. Ce n’est pas la même satisfaction que celle d’avoir rédigé un rapport ou d’avoir conclu un partenariat. C’est différent. J’aime les deux. Mais ici, je dois reconnaître que j’apprends aussi la lenteur, plutôt que la rapidité. Le plaisir de la constance, plutôt que la recherche de la nouveauté.

Spirale aromatique réalisée
chez notre voisine Merel

Il y a aussi des jours comme ça où, pour un mot, pour un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, j’éclate de rire, un rire qui remet le miroir à sa juste place, au mur, au-dessus de la table de la cuisine, un rire que je ne peux contenir. Et le rire de Charlotte (notre nouvelle coloc) s’unit au mien. Et le rire de Lara nous rejoint, et on rit. Et on rit de bon cœur, de nous-mêmes, de tout ça, de tout rien. Et ma vie reprend son court. Je fais le grand ménage avec Charlotte, range du bois à l’abris de la pluie avec Diego, replante de nouveaux semis avec Lara. Le soir, je cuisine, un bon repas (des steaks végétariens, oui mamie, ça existe, à base de lentilles, j’ai failli les rater, mais je me suis bien rattrapée). On les mange à la lumière de la bougie créée par Lara, sur la table sculptée par Diego, sous le basilic séché par les soins de Charlotte. Tu vois mamie, ici, on vit. On vit de ces petits touts, de ces petits riens. Ensemble. On rit, ensemble on pleure. Ensemble, on a peur, on s’émerveille. Ensemble, on sème, on récolte, on parle, on écoute, on comprend, on respecte. Ensemble, on grandit, on crée un équilibre, nouveau, jour après jour.

Lara trie les feuilles de basilic, Diego et Alejandro qui amène sa livraison

Je peux déjà prédire la nostalgique que je ressentirai lorsque je repenserai à la vie que je mène ici, dans la montagne, une fois que tout cela sera rentré dans l’ordre. Même si parfois, c’est vrai, le soir, j’ai mal au ventre. Oui, parce que ça arrive, qu’il y ait, une, deux, trois, ou quatre journées plus difficiles. Alors je repense à ce que j’observe tous les jours. Todo cambia. Tout change. Tout passe. Tout pousse, tout se transforme. Si un jour c’est sans, l’autre jour sera avec. S’il pleut, le soleil bientôt, brillera. Et si le soleil brille, bientôt la pluie reviendra. Alors, j’en profite, je savoure, chaque miette, de bonheur, glanée au détour d’un chemin parsemé de pierres. Et ainsi va la vie, et ainsi va ma vie.

Le soleil de minuit

Je m’endors presque maintenant, et je repense aussi à cette dame masquée, rencontrée en bas du village. Elle nous dit qu’elle va « muy muy muy bien. » Très très très bien. « Et que Dieu vous protège. » C’est ce qu’elle nous a dit, sur un air très mélodieux. « Tu la connais Diego ? Non c’est simplement la courtoisie colombienne. » Tu vois, ce sont les mamies d’ici. Comme toi, elles chantent, comme toi, elles nous protègent, comme toi elles portent de jolies robes à fleurs. Alors, tu vois, mamie, malgré les bas, malgré la pluie, malgré ma collection de piqûres de moustique, malgré les tuyaux de la rivière qui se bouchent et les semis qui n’ont pas tous pris. Malgré tout, malgré ces petits riens, malgré ce contexte qui me dépasse parfois, je me sens bien ici. Je me sens vraiment bien, le cœur serein, protégée, entre les bonnes prières d’ici et de chez toi, entre les arbres et les rivières, entre les amis des cimes et du plat pays, entre ma famille de sang et ma famille de confinement !

Une journée pas comme les autres

J’ai eu mon frère au téléphone. Il vit confiné avec sa copine dans un petit chalet à côté de chez mamie. Il lui apporte des crêpes, des fleurs, et lui parle tous les jours. Lui, en bas, elle, à sa fenêtre, derrière ses géraniums blancs, roses et rouges. « La solitude, quand-même c’est difficile. J’ai connu la guerre mais là, c’est pas pareil.» C’est ce qu’elle a dit à mon frère. Alors, depuis la Colombie, je lui envoie un colis, rempli d’amour et de saveurs tropicales.

Mamie, aujourd’hui, je descends au village pour faire les courses. Le mardi, c’est mon jour, mon numéro de passeport finit par 5. Je peux circuler dans le village, entre 9h et 11h. Comme tous les mardis, j’emporte mon sac à dos, mets mon masque et prends mon courage à deux mains. Parce qu’en-bas, c’est la réalité, l’argent, les gens, la peur, la sécurité. En haut, on est protégé, c’est la terre, les oiseaux, la rivière. Pour descendre au village, c’est comme de chez toi, à Dohan : il faut descendre une route et traverser un pont. Sauf qu’ici, c’est un chouia plus long, un chouia plus pentu.

Diego, à l’entrée du village

Tu me demanderais sans doute: « et qu’est-ce que tu manges là-bas, toujours des graines ? » Oui, toujours des graines, du riz, des lentilles, des pois chiches mais aussi, des arepas (ce sont des petites crêpes à base de maïs. Ça n’a pas de goût, mais du moins, ça remplace le pain). Et surtout mamie, ce que je mange le plus, ce sont des fruits, de délicieux fruits, juteux, sucrés, rien à voir avec ceux que je trouve en Belgique. Je me régale matin, midi et soir. D’ailleurs, depuis que je vis ici, toutes mes vitamines, gélules, compléments alimentaires sont passés aux oubliettes. Tu imagines bien mamie, une fois au village, le mardi, je fais le plein : mangues, ananas, papayes, avocats, fruits de la passion. Mon sac se remplit de couleurs et je n’attends plus qu’une chose: être au sommet pour déguster ces onctueuses saveurs tropicales.

Presque le sommet

La première semaine de confinement, je suis descendue seule au village. Le retour à pied ? Les doigts dans le nez que je me suis dis. Alors, je ne sais pas si c’est le soleil, l’humidité, la pente aussi raide que le mont Everest ou le poids mal réparti dans mon sac à dos, mais j’ai dégusté mamie, ça oui. J’ai passé les quarante-cinq minutes d’ascension à me dire: mais pourquoi ne pas avoir acheté des salades, des épinards et quelques framboises. Au lieu de quoi, ma collection complète de fruits et légumes, et les indispensables patates, yucas, oignons, riz et huile d’olives, ont enflammées mes épaules. Deux jours que ça m’a pris pour m’en remettre !

Après cinq minutes de marche,
je commence à realiser

Depuis mon déménagement, je vis encore plus haut dans la montagne, et je bénis, non pas le ciel, mamie, mais Diego, sa moto et son numéro de passeport qui se termine par 5. C’est-à-dire, juste après le 4, c’est-à-dire, qu’on a les même horaires pour descendre au village. On fait les courses ensemble, on les répartit dans deux sacs à dos et surtout, surtout, on remonte, ensemble, sur sa moto. Mais encore, là, il ne faut pas croire, une deux roues ne sait pas monter jusqu’en haut de la montagne. Après la route en béton, le chemin en terre est trop raide, trop abîmé, trop glissant pour la puissance et l’équilibre d’une moto. Pourtant Diego, un mardi, me dit : « allez, on tente, on monte un peu plus haut ? » Parce qu’il n’a pas plu cette nuit. Parce qu’on est fatigué d’avoir fait toutes les enseignes sous le soleil. «Vas-y, ça va le faire » que je lui réponds. Mais à peine une dizaine de mètres plus loin, la moto s’arrête. J’essaye de descendre comme un papillon ou une fleur. Mais avec le poids du sac, la moto penche, avec nous dessus, et on s’écrase, de tout notre long. On a mal puis on rigole. Du moins, on aura essayé !

Après l’effort, le réconfort

Tu vois, mamie, le mardi est à la fois, un jour que j’aime et que je redoute. Que j’aime, parce qu’il rompt la routine du quotidien, et que le repas de midi, c’est grand festin assuré (oui quand-même, après l’effort, le réconfort !) Que je redoute aussi, parce que le soir, à tous les coups, j’ai mal partout: à mon dos, pour avoir porté le sac trop lourd, à ma tête, pour avoir été trop exposée au soleil, à mes jambes pour avoir été en alerte tout le chemin. Mais je dois dire qu’à la nuit tombée, je m’endors avec la satisfaction et la gratitude de savoir que nos caisses de fruits, légumes et aliments secs sont remplies, à ras bord, pour toute une semaine.

Oui, plein de couleurs dans nos assiettes

Ce soir, pourtant, je me sens comme une fleur et sans douleur. Le repas du midi ? Un vrai festin, et cette fois, du jardin ! Courges, thym, salades, romarin, oignons frais. Un pur bonheur ! Oui, on n’est pas descendu au village. On a passé notre tour, comme au Scrabble quand je n’ai rien à jouer et que toi, tu me mets la raclée avec un mot de trois lettres. « Si, si, ça existe, tu peux vérifier. » Et j’ouvre le vieux dictionnaire, recouvert d’un papier fleuri, pour lire la définition d’une spécialité chinoise, d’un objet qui n’existe plus ou le nom d’une formule chimique. En attendant de trouver le bon mot ou de récolter les haricots, patience, soins et créativité seront de mise. Parce que oui, on a déjà beaucoup semé : plein de graines de notre amie Loes, avec la technique de notre voisine Pi, et les rituels de notre grand-père le Mamo. Mais on n’est pas encore autonome, non, loin de là. Petit à petit, on y arrivera ! Bon, probablement que moi, à ce moment là, je ne serai plus là et que je serai rentrée chez moi (quand-même, mamie, je l’espère.) Mais Diego, Lara, leur fille et leur chienne Maya seront toujours là. Ici, Fidèles à la terre, aux pierres et aux rivières.

Les graines de notre amie Loes

P.S: on vient de terminer le torchis de la cabane. Il y aura bientôt de la place pour les voyageur.e.s, pèlerin.e.s, artistes, artisan.e.s et citadin.e.s qui n’y connaissent rien à la vie montagnarde. Ils seront bien accueillis, ça, c’est moi qui te le dis !

J’ai déménagé, plus haut, dans la montagne.

J’ai appris une bonne nouvelle ! Mamie a pu entendre mon dernier article, grâce à la magie de la technologie : le téléphone. Merci ma tante Nicole. Du coup, je continue d’écrire pour elle, pour ma famille, pour mes amis. Pour ne pas oublier. Parce ce que la vie sous les tropiques, c’est une vie atypique, pour moi qui viens de la ville.

Je suis allongée par terre, le long la rivière. Toujours, les oiseaux chantent, l’eau vagabonde entre les grosses pierres. Je suis ici, dans mon nouveau chez moi. Enfin, ce n’est pas vraiment mon chez moi. C’est ici que je dors depuis le dernier week-end. Je suis montée encore plus haut, dans la montagne. Je dors dans une tente. Une grande tente bleu mamie, comme les scouts qui viennent dormir dans la pâture, le long de la Semois. Mais moi, ici, je dors entre les arbres, les pierres et les lianes.

La vue de ma tente

J’apprends beaucoup, les plantes d’ici, la vie dehors, le troc et les échanges. Citrons, oranges, bananes, œufs, farine. Ça circule entre les voisins, voisines. J’apprends. Beaucoup. Mais surtout, j’apprends une chose : je ne connais rien de la vie à la montagne. Rien de rien. Et le « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » pour moi, c’était une jolie théorie à répéter. Comment planter, comment récolter, comment semer, quelle terre préparer ? Je démarre de zéro, comme un nouveau boulot, le soir, je tombe de fatigue, et à 20h au dodo ! Non mamie, à l’école, on apprend plus à cultiver, à tricoter, à cuisiner, à conserver. Tu sais, les temps ont changé. Je sais que tu aurais voulu devenir banquière, puis il y a eu guerre. Mais moi, j’aurais bien voulu apprendre tout ce que tu sais faire. Ici, je retourne à l’école primaire, je prends des notes et essaye d’apprendre, avec mes cinq sens, bien ouverts. Si j’avais dû passer un examen d’entrée, c’est sûr, on m’aurait recalée. Et je serais restée en bas, aux pieds de la montagne.

Mais elle m’a ouvert ses portes. Et Diego et Lara m’ont accueillie chez eux, sur leur terrain, comme si on avait toujours été de vieux copains. J’ai été habituée à l’excellence et l’exigence. Pour gravir les sommets et finir la première. Mais ici, chez eux, je suis déjà aux sommets et j’apprends à tâtons. Sans pression. J’ose de nouveau. Me tromper, essayer. Car finalement, ce n’est pas grave. Ici, il n’y a pas de bics rouges, de notes, ou de bosse. Et d’ailleurs, j’aime le rouge, c’est ma couleur préférée, celle des fleurs que j’aime et de l’amour. Celle du sang aussi, que je vois tous les jours : les coupures, les blessures, les piqûres, rien de bien sérieux. Mais ici, la vie sous les tropiques, ce n’est pas cocotiers, cocktails et pique-nique. Non ça n’a rien de glamour ou de romantique. J’essaye de faire de mon mieux et après tout, tout se transforme. Et moi, je fais de mon mieux, pour transformer, au plus, vers la vie.

La vie, Lara la porte dans son ventre. Il est tout rond comme un ballon. Je la trouve courageuse. Elle continue de monter et descendre la montagne. Mais il faut savoir, mamie, qu’ici, se déplacer, c’est monter ou descendre. Et la moindre petite mission est une expédition. Les chemins sont sinueux, boueux, et recouverts de pierres. Le regard est à terre, au sol, pour zigzaguer entre les rivières et la terre. Quand je veux regarder l’horizon, les nuages ou les oiseaux, je m’arrête, toujours. Lara, tous les matins, chausse ses bottines, porte son sac à dos et avance avec un bâton à pointe fine. Pas de gadgets, pas de vêtements de grossesse. Des robes à fleurs et des pantalons à bouton ouvert. Diego, le papa, ne s’arrête jamais. Avec sa machette, il coupe, plante, transplante, porte, déplace et construit. Diego, le matin, se peigne les cheveux avec une brosse, si grosse mamie, qu’on dirait une brosse pour les chevaux. « Mamour je suis prêt ». Et Lara lui fait une tresse dans ses cheveux épais. Ils sont beaux à voir. Ils sont différents de moi, lui comme elle. Mais on apprend à se connaître, à se respecter, à s’aider. Je découvre en Diego une nouvelle masculinité. Ferme et douce à la fois. Il me soutient, Lara aussi. Ça fait du bien.

Il y a bien un espace plat dans cette partie de la montagne ? Oui mais pas assez grand pour une tente, me dit Diego. Si tu défriches, tu peux la mettre là. Ici, là, à cet endroit, ou encore là, pour moi, c’était du pareil au même, mamie, c’était tout vert, tout touffu, et pas du tout plat. Le lendemain, à la machette, Diego enlève le gros. Il me dit : en deux jours, c’est fait. Voilà la pioche, la pelle et la pique pour déterrer les cailloux. Tu m’appelles si tu as besoin. Et je me retrouve avec mes mains habituées aux bics et aux claviers, sans savoir par où, ou comment commencer. C’est à peine si je sais soulever, au-dessus de mes épaules, les outils qu’il m’a donnés. Mes bras, frêles, se font emporter par le poids de la brouettes en pente. Je galère. Mais tu seras fière de l’avoir fait. Oui, encore un caillou à déterrer. Mais là, j’ai besoin d’aide. Ensemble, à six bras, on déterre un bébé menhir, à l’endroit de mon futur oreiller. J’avance « poco a poco ». Des petits coups de pelle, des brouettes et seaux à moitié remplis. Deux semaines, mamie ! Pas deux jours, que ça m’a pris, pour transformer ce petit bout de jungle, en un parterre de terre tout plat. Ce n’est pas rien. Tu vois pourquoi je suis fière. Mais surtout heureuse. De mon nouveau chez moi, qui n’attend plus que moi.

Maintenant, il est presque 7h du soir. La nuit est tombée. J’entends le bruit de la rivière, les chants des oiseaux et les criquets. Au loin, une lumière. Un éclair. Et puis, déjà, le premier tonnerre. Cette nuit est particulière. J’emménage dans ma nouvelle tanière.

Corona jusque dans l’assiette !

En bas, dans le village, pas un chat, le café est fermé, les hommes à chapeau ont rangé leurs cartes et leurs dés. A la place, la police, des militaires, des masques, des regards craintifs, des distances entre chaque personne et des horaires précis pour acheter ses courses au petit, petit, marché du village. Je n’ai presque rien, un sac à dos de 12 kilo, et je n’ai pas besoin de grand chose. Mais quand même. Un bout de ficelle pour le linge, tu as ? De la laine, une aiguille ? Du tea tree?  Tout est fermé. Mais je vis bien ici, en haut, à la montagne. Comme moi me dirait ma grand-mère. Oui mamie, comme toi, j’aimerais bien pouvoir être en confinement avec toi pour que tu m’apprennes comment c’était avant. Mais il paraît que ce n’est pas les règles du jeu alors, si je veux pouvoir encore te faire un câlin, une grosse bise et te mettre la raclée au Scrabble, je reste bien perchée sur ma montagne le temps que tout cela se calme. Et puis oui, je viendrai, et tu m’expliqueras comment tu as fait toi, pour nourrir un mari et cinq enfants avec une vache, des poulettes et un petit jardin. Oui mamie, j’aimerais bien que tu me racontes encore, comment c’était avant. Et moi je te raconterai ma vie sous les tropiques.

D’abord, je prendrai le vieil atlas et te montrerai sur une carte précisément où j’étais. Parce que tu aimes la géographie et que moi j’aime bien te faire voyager depuis ta cuisine. Je te dirai que j’étais sur un montagne perchée, haut, très haut, là où les oiseaux planent entre le ciel et les cimes. Je te dirai que oui, j’ai eu peur. Mais j’étais bloquée. Toutes les routes étaient fermées et prendre l’avion pour rentrer à la maison était mission impossible. Je ne pouvais pas bouger. Oui comme toi, depuis que tu ne sais plus marcher. Qu’est-ce que j’ai fait? Et bien je me suis installée. Toute seule, là-bas. Oui. Enfin je n’étais pas vraiment seule mamie. Je t’explique. Ferme les yeux mais ne t’endors pas hein.

Après une nuit de voyage en bus, j’arrive à Cocorna (et pas Corona, didju je me trompe tout le temps). Sur la place du village, il y a une fontaine à trois étages, des oiseaux qui chantent, des arbres hauts, très verts, et un peu d’ombre à terre. Il y a des hommes à chapeau blanc et beige. Comme des cowboys, mais ils sont paysans pour la plupart, oui mamie, ils sont très élégants. Il y a un café et des tasses en porcelaine recouvertes de fleurs. Il y a aussi des femmes avec les mêmes fleurs sur leur chemise. Plus loin, il y a une dame, déjà touchée par la sagesse de l’âge, qui agite son billet de 5000 pesos et regarde ce qui se dit à la table d’à côté. Je suis arrivée là, un jeudi matin.

Après mon café, Nelson vient me chercher. Je monte dans la montagne, derrière lui, sur sa moto, avec mon gros sac à dos. Sa moto patine, mais elle arrive à gravir le chemin sinueux, en béton puis en terre rouge. La moto s’arrête. Impossible de monter plus haut. Je continue à pieds, sur un sentier. J’ouvre une porte en bambou et là, plus loin, une maison, des fleurs, des abeilles.

Sur la montagne, là haut, il y a cinq familles, dont une famille indigène. Ils ont des cheveux noirs mamie, brillants, longs et sont habillés de blanc. Abou et ses filles tissent des sacs, et le Mamo, le papa donc, et son fils recréent des chemins ancestraux. Puis ils font plein dautres trucs mamie, mais je ne vais pas tout t’expliquer. Les familles réfléchissent pour aujourd’hui et demain et puis agissent. Les hommes sortent la tronçonneuse, les machettes et ensemble, avec les femmes, on défraîchit un grand terrain pour planter et cultiver. Du maïs, de la yuca, des haricots, des mangues, des ananas. On cherche des pierres dans la rivière pour aider le Mamo avec les chemins. Je ponce aussi du bois pour faire une table, tamise du sable, mets mes pieds dans l’argile et caresse la terre pour faire des murs. Le soir, j’ai la peau toute douce. Un autre jour, le Mamo nous raconte une histoire autour du feu. Ce n’est pas très joyeux mais, du moins, ça nous motive à planter et cultiver.


Tu vois j’étais bien loin du virus mamie. Tu sais, la connexion et moi, je suis à côté de la réalité parfois. Je me suis connectée à la terre et aux gens d’ici. Et puis il s’est rapproché, le virus, tout prêt. Jusqu’à mon assiette.


Je me reconnecte à internet. Je me rends compte. J’ai mes parents au téléphone. Je pleure. Je stresse. Non, je ne veux pas rentrer. Je veux bouger. Je suis coincée. Je veux rentrer. En fait, je ne sais pas où aller. Les portes se ferment, partout. Les routes sont bloquées. Frustration. J’ai mal. Un tas d’émotions me parcourent, un tas d’idées, un tas de pensées, un tas de préoccupations, d’ici, d’ailleurs, un gros tas, bien trop lourd à porter pour ma petite corpulence. Je craque. Quelques jours de desarroi.

Et puis. L’ancrage. Garder mon sang froid. Regarder la beauté qui m’entoure. La chance d’avoir la nature à mes côtés et une communauté à découvrir. Se créer un chez soi, là, ailleurs. Depuis, je marche beaucoup, de bas en haut, et de haut en bas, je cueille des plantes, cuisine, écris, lis. Aussi, mes mains se transforment et s’endurcissent. Le soir, j’ai de la terre sous les ongles, des cloches aux creux des mains, des coupures sur les bouts des doigt. Le chant des oiseaux rouges, jaunes, bleus, oranges bercent mes journées. La rivière ne s’arrête pas de couler et, chaque nuit, la pluie m’offre une musique raffraîchissante et vivifiante. Le matin, les plantes sont plus hautes que la journée précédente. Et bientôt, je pourrai cueillir ce que j’ai semé. La vie continue à grandir malgré tout. Oui mamie, tous les jours, la mort est là, elle aussi. Elle avance main dans la main avec la vie. Ça tu me l’avais déjà dit. Mais voilà, pour moi, ici, c’est un retour à la terre, comme toi, mamie. Je t’aurais bien fait goûter mon humus de betterave de ce midi, concocté avec les moyens du bord, mais dont je suis plutôt fière. Je t’aurais bien aussi chanté la chanson que j’ai apprise en espagnol ou lu un conte que j’ai découvert dans une vieille bibliothèque. Mais en attendant, je ne peux qu’écrire, pour ne pas oublier, ne pas oublier de vraiment te raconter tout ça. Là maintenant, la pluie, les criquets et la nuit m’appellent. Il fera bientôt jour chez vous. Mais moi, mes yeux se ferment et je pense à tous ceux que j’aime, comme toi, très fort, de loin. Je pense aussi à tous ceux que je ne connais pas, qui aident, qui souffrent, qui meurent, partout. Je me sens bien peu de chose face à l’ampleur du chaos. Mais je m’offre la discipline de prendre soin et nourrir la vie, ici. Celle des humains et de la nature, en pensée, en action. De là où je suis. Un peu, tous les jours, mettre de l’amour, beaucoup d’amour, dans le creux de nos distances.

Du coup, qui veut un chocolaaaat ?