Retour aux origines

La Maloca, où brûlent
sans cesse
deux feux de bois

Après trois heures de bus depuis Bogotá, je suis arrivée dans ce qui est aujourd’hui mon nouveau chez moi. Si différent et familier à la fois. La maloca, cette maison de terre et de paille, où brûlent sans cesse deux feux de bois, me rappelle la montagne de Cocorna. La forêt, les prés et les feuilles mortes me rappellent étrangement l’Ardenne belge. Là où ton feu à toi, mamie, s’est éteint, un après-midi d’automne.

Francisco au petit déjeuner avec
le biberon de sa fille Germanica

« Gros bisous, hein, et profite du moment présent » que tu m’as dit avant de raccrocher pour la dernière fois. Juste avant, tu as confondu le mot « Porto » avec « poisson ». J’ai rigolé et ai repensé à nos parties de Scrabble endiablées et bien arrosées. Ici l’eau coule à flot, c’est la saison des pluies. Parfois, il pleut tellement que les réservoirs se bouchent et l’eau ne circule plus dans les tuyaux de la douche. Devant la maison, il y a un puits avec un seau pour faire la vaisselle. Je me lève plus tôt pour traire les vaches, peler les patates et cuisiner au feu de bois. L’après-midi, je sème des concombres et rassemble la terre autour des petits-pois. Des gestes que tu as fait tant des fois et, qu’aujourd’hui, je répète comme une prière silencieuse, une fois, deux fois, trois fois.

Miriam, alias la Haba (la maman) en train de planter une variété de pomme de terre

Ici, je repars de zéro, je suis de nouveau maladroite et le vocabulaire me manque pour décrire tout ce que je n’avais pas encore vu jusqu’à présent. Les quinzaines de variétés de pommes de terre, les huit façons de cuisiner les platanos, les centaines de chemins invisibles qui se dessinent dans la géographie du ciel. J’apprends aussi à faire des nœuds de cow-boy pour lancer des lassos et réunir le bétail, et puis j’apprends encore à danser la bachata, entre deux bouchées, au petit déjeuner. J’apprends à apprendre, à désapprendre. Et en fin de journée, j’entends depuis ma tente, orange et plus compact, des voix qui crient à l’unisson : « Charlotte a comer », c’est l’heure d’aller manger. Alors je sors de la forêt, traverse une prairie, enjambe un petit ruisseau, longe une seconde prairie où l’herbe haute mouille mon pantalon jusqu’au genoux. De l’autre côté de la vallée, je retrouve les poules qui se régalent des physalis, les canards qui pataugent dans une marre apparue après une nuit de déluge, et les enfants qui jouent avec des capsules aplaties dans le sable.

Jon, le temps d’une pause

Quelques semaines plus tôt, alors que j’étais encore à Cocorna, tu as dit à ma tante, assise sur le sofa à côté de toi : « C’est incroyable Nicole me voilà en Colombie avec Charlotte ! » Avec mon petit écran de téléphone, j’ai fait le tour de moi-même et tu m’as dit : « Oooh les jolies fleurs! Et les bananes, y’en a tant que ça? C’est différent. Je viendrais bien te dire bonjour. Oui Mamie, viens en février, pour tes 95 ans, quand on pourra de nouveau voyager. » En novembre tu es partie. L’hiver a pris de l’avance. J’ai troqué mes robes à fleurs pour des gros polars, mes slash pour des bottes en caoutchouc, et mon muesli matinale pour des soupes de pommes de terre. Toujours, mes lèvres sont sèches à cause du froid et mes mains sont couvertes d’égratignures pour avoir rassemblé les arbres fruitiers autour de ficelles vertes. Plus tard, je quitte mes vêtements de travail pour écouter les enseignements du Jate, cet anthropologue qui transmet la vision du monde des indigènes de l’Amazonie et de la Sierra. Et le soir, en m’endormant embaumée par la fumée du feu de bois qui m’a tenu éveillée de longues heures, je m’endors, en me disant que ce jour a été, encore une fois, rempli de beauté et de profonde humanité.

Santos, un poporo à la main,
et son fils, Samuel

Puis on a encore rigolé, toi et moi, parce que je t’ai dit qu’un ami venait me rendre visite à la fin du confinement. « Non mamie, pas un bon ami, ne vas pas dire à toute la famille que… Motus et bouche cousue, je ne dirai rien, hein Nicole ! J’égrainerai mon chapelet pour toi. Oui et moi je t’enverrai des photos. » Ici on n’égraine pas des chapelets, on tisse des sacs traditionnels, c’est ma nouvelle Grand-mère, la Abu, qui m’apprend. « C’est bien pour une première fois, qu’elle me dit après un éclat de rire taquin et bienveillant, non, ne défais pas, tu vois le chemin de ton apprentissage et de tes pensées, il y a mille et une façons de faire, continue, ça va bien se mettre plus tard. » Alors je continue et l’écoute, cette grand-mère de 86 ans, avec ses longs cheveux encore noirs, ses colliers colorés et ses vêtements blancs. Elle me partager ses secrets pour se soigner, soigner la nature, et prendre soin de sa famille.

Thérésa en train de servir une agua panela

« J’ai mis de côté pour toi les robes, la laine et les crochets de mamie, tu sais elle faisait ça dans le temps, des napperons. » me dit Nicole. Et puis je vois, à travers mon petit écran, ma tante, seule cette fois, me faire un défilé avec tes vieilles robes à fleurs, mamie. « Non, ne jette rien, je les rafistolerais à ma manière, ça me donnera un look de fermière » que je lui réponds, le cœur joyeux et les larmes aux yeux. Et puis soudain, la vie reprend, avec un petit pas de danse sur un air de Cumbia, un chien qui court, une poule qui passe, une vache qui meugle. Alors, encore, parfois, dans la plénitude d’un bonheur simple, je te rejoins, et je te sens, mamie, tout près de moi. Je te souffle encore une fois, merci. Merci de m’avoir transmis ce bon sens paysan, ce goût pour la vie proche de la nature, là où le bonheur se cache dans les couleurs des fleurs, ou dans le vol d’un oiseau chanteur. Et un matin comme les autres, au coin du feu, alors que la Haba et moi transformons la pâte de maïs en arepas rondes et dorées, un enfant de cinq ans sort de sa poche une framboise. Il prend le soin de l’essuyer sur son pantalon couvert de terre, avant de me l’offrir avec un grand sourire bardé de rouge amour. Oui, ainsi la vie continue, mamie, malgré tout, à ton image, toujours, simplement, joyeusement,…

6h30 du matin, avec mon amie Andrea

4 Replies to “Retour aux origines”

  1. Charlotte je lis toujours tes écrits avec beaucoup d’émotion. C’est magnifique d’avoir l’impression d’être la-bas avec toi le temps de quelques lignes… tu as vraiment une très belle plume et quelle expérience de vie riche 😊

    Like

  2. Querida Charlotte, gracias que existe google translate para poder leer este pedacito de tu ser tan maravilloso. Tus escritos me han llenado el corazón de alegría por poder ver la belleza de la vida que es y nunca deja de ser, la vida de los colores que vemos en la Naturaleza, sus sonidos, la gente que nos rodea, la inocencia de los niños… Y tu forma particular de hablar con tu abuela; de narrarle tus experiencias<3 Gracias miiiiil por compartirnos tu corazón y enseñarnos a través de ti!!
    Clavel.

    Like

Leave a Reply to Caro Cancel reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s