Fin du confinement annoncée !

Ici on joue les prolongations, les portes du village sont toujours fermées, et avant qu’un nouveau couvre feu casi total ne recommence, on discute, on s’organise. On fait le plein de tout ce qu’on ne pourra plus trouver ailleurs qu’aux petits marchés : les indispensables pour continuer à cultiver, créer, nourrir la terre et les animaux. Pas grand chose, mais quand-même, ça pèse. Alex porte un sac de 50 kilos sur sa moto jusqu’à la place du village. Juan assure la montée en voiture jusqu’à mi-hauteur de la montagne. Et puis l’étalon de Papi Hermoso, trois autres hommes, Jimmy et moi, on charge de la dernière partie du trajet. À la tombée de la nuit, on marche à la queuleuleu, à la lumière de nos lampes frontales, derrière le cheval. Un énorme sac d’engrais se déchire sur le chemin longé de barbelés « Cuidado ! » J’alerte notre petit convoi humanitaire. On perd un peu de notre or noir. Mais à l’aide de cordes, de bras campagnards et de mains agiles, le dommage est réparé. On continue notre route jusqu’à percevoir les premières lueurs des maisons paysannes. On décharge, on s’hydrate et on se fait encore un dernier câlin. C’était le 14 juillet, date de mon retour prévu vers la Belgique.

Une plante, une tente, une nuit

« Quand est-ce que tu viens me voir ? » que tu m’as demandé mamie, le jour de mon départ. J’étais à l’aéroport d’Amsterdam et j’ai dû compter les mois : février, mars, avril, mai, juin, juillet. «Juillet, Mamie, on se revoit en juillet, en pleine forme. » Je t’ai demandé quel âge tu avais aujourd’hui et tu m’as répondu : « 94 ans, je crois. » Je t’ai chanté Joyeux anniversaire, toi, tu m’as chanté Dans le port d’Amsterdam et tu m’as demandé si je cherchais un marin. J’ai rigolé, c’était le 14 février. Tu m’as encore dit : « Gros bisou, hein dit. Bon voyage et reviens nous vite. Oui promis, gros bisou Mamie. » Depuis, le monde a basculé. S’est arrêté, s’est confiné, déconfiné, reconfiné. Dans l’attente, la peur, la joie, le repos, la souffrance, la mobilisation, avant que des jours meilleurs ne reviennent. Mais je me demande : de quel genre de jours meilleurs attendons-nous le retour ?

Abou, ses enfants, ses petits-enfants et Maia

Toujours, sur mes hanches, un sac de fique. C’est la Abou, la grande mère de la communauté qui l’a tissé. C’est une longue méditation sur laquelle se relient les relations, le monde, les cycles de la vie. Je te revois Mamie, assise sur le canapé, le regard serein, en paix, avec quatre couches de couvertures sur les genoux : « J’ai déjà ma place à côté de l’Alfred, je vais le rejoindre là-haut, » que tu m’as dit, en montrant du doigt le plafond, le ciel ou le paradis, c’est selon. Mon cœur s’est serré, mais je t’ai simplement répondu :  « Moi non plus mamie, je n’ai pas peur de mourir. » Par contre, si parfois, encore, j’ai peur de vivre. Vivre dans ce monde en déclin, à moitié libre, à moitié étouffée, à moitié vivante.

Des fleurs entre deux vies,
prêtes pour la transplantation

Ici, on a pas la télé, les sorties, les cafés, la possibilité de bouger pour se changer les idées et voyager. On a « nous », notre créativité, nos paroles, nos histoires. Alors, je m’assois sur un vieux matelas de transat à même le sol. Il fait nuit. Juan est en face de moi. Il remet une bûche dans les flammes qui illuminent la maloca : cette hutte de terre et de paille, cette maison de la pensée. «Entonces, Juan, j’aimerais mieux comprendre tout ce qui se passe ici et que je ne vois pas. » Le temps s’arrête. J’écoute, pose des questions et pars pour un voyage à travers des siècles de traditions. Et au fil des heures, au fil du temps qui passe, au file des bûches qui se transforment en cendres, j’entrevois une autre manière de lire le monde. Un dessein prend forme, un souvenir lointain apparaît à l’esprit qui réapprend à voir, au cœur qui apprend à se reconnaître. Et je me dis que le monde de demain, est là, hier, à l’intérieur de moi, sous mes mains, sous mes yeux, avec son lot de tristesse, de joie, de colère, d’amour. Et ce que je fais ici, prend un sens encore nouveau, ancien.

Balade nocturne et enseignement ancesteal

Alors, dans cet éternel présent, j’essaye d’avancer, à tâtons, avec confiance, discipline et détermination. Les mots: soin, réparation, sacré, travail, rencontrent les gestes de mon quotidien qui se répètent comme un semblant de déjà-vu : les toc-tocs des bouts de bois sur la caña pour créer une maison ancestrale, les sliiing-sliiings des limes sur les machettes pour se frayer un chemin et laisser les plantes se déployer, les commandes à rallonge pour les voisin.e.s quand je descends au village, « les mi amor, autre chose? », le réensemencement de la terre, l’observation de la nature et les poèmes insufflés par les enfants. J’ai comme parfois l’impression que le destin m’a envoyée dans les coulisses d’un grand théâtre, derrière le rideau noir, pour préparer le décor d’une nouvelle scène. Avec des couleurs, avec des fleurs, avec des papillons, avec des fruits aux arbres et des oiseaux qui chantent. Pas parce que ça fait joli, pas parce que c’est girly. Mais parce que c’est ça, aussi, la vie qui est en vie.

Thodar a un nouveau professeur
Le projet: filtrer l’eau naturellement
La réalité

Et si quelquefois encore, je panique, et si quelquefois je flanche, et si quelquefois mon espoir fond comme neige au soleil, brûle en pleine forêt, explose à l’autre bout du monde, étouffe sous un genou, disparaît en mer, ou meurt pour être né femme, je me raccroche à la vie, à la grande toile du vivant. Là, à cet endroit, à ma juste place, je me sens soutenue. Je me sens entière et non plus divisée, je me sens vivifiée et non plus impuissante. Je me sens connectée à cette nature, à cet univers, à tout ce qui me dépasse. Dans cet état de conscience, « chez moi », un feu se rallume, me réchauffe, m’éclaire. Et m’aide à rejoindre le concret, le tangible, le commun. Pour saisir une main qui se tend, croiser un regard confiant. Et petit à petit, derrière le rideau noir du fond de la scène, je sens que c’est tout un nouveau théâtre qui se construit, à ciel ouvert, pour inventer, partager, vivre une autre histoire, un autre demain, un autre meilleur. Et l’offrir, l’élever, le réinvente encore, à plus, à toujours plus nombreux.

En partance, comme chaque vendredi,
pour une minga (travail communautaire)

Avec le temps, j’ai arrêté d’attendre la fin du confinement, j’ai arrêté de dire que j’étais “en voyage” et j’ai arrêté de penser, qu’un jour, tout redeviendra “normal” comme avant. En réalité, j’ai arrêté de le vouloir. Pourtant, la quarantaine se termine bel et bien. C’est officiel, ils l’ont annoncé. Les portes du village s’ouvriront le premier septembre et j’aurai de nouveau la liberté de bouger. J’ai dansé, puis j’ai pleuré. Parce qu’en vrai, je n’ai pas envie que tout ceci s’arrête. J’aurai passé cinq mois, into the wild, sous tente, perchée sur les hauteurs d’une montagne colombienne. Chaque soir, je me serai endormie, avec la musique de la rivière, des grillons, des orages ou de la pluie. Et chaque matin, je me serai réveillée, avec le chants des oiseaux en guise de tendre baiser sur ma joue. Alors encore une fois, j’écris, j’écris pour ne pas oublier, pour ne pas oublier de nourrir tout ce qui a pris racine, ici, en moi. J’écris pour ne pas oublier de rester concentrer sur l’essentiel, alors que demain, j’aurai de nouveau le privilège de la mobilité et du choix. Et si j’ai toujours la ferme volonté d’embrasser la sagesse qui se dessine dans le creu de tes rides mamie, je sens que mon horizon, mon nord, mon chemin est encore pour quelque temps ici, en Colombie… Pour continuer d’apprendre à voir, à sentir, à créer la beauté qui se cache à l’ombre des arbres en pleurs.

En route pour faire des courses au village !

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s