Le jour où je me suis rasée la tête…

Une pair de ciseaux est dessinée à la date du trois juin, sur le calendrier accroché au mur de la Casa Azulita. C’est le jour parfait pour me couper les cheveux et me débarrasser de mes bigoudis naturels qui poussent au-dessus de mes oreilles. « Juan tu as un rasoir électrique? » C’est la tombée de de la nuit. Un coup par ci un coup par là. Le lendemain : « Chaaaa ! Il faut que tu me rectifies ça, ça va pas du tout ! » Il est huit heures du matin, Jimmy s’est levé à l’aube pour emballer nos pique-niques dans des feuilles de banane. Il m’attend pour rejoindre Jefry, Alex, Pedrito et le Mamo. En bas du village, six chevaux sont déjà prêts pour nous emmener galoper, cheveux au vent. « Deux minutes, j’arrive, juste le temps de…T’égalise hein. Oui mais je suis obligée de couper jusque là ! C’est moooche. Je fais ce que je peux moi avec ce que tu as fait hier. Bon, vas-y coupe tout. Sûre? Ça repoussera de toute façon. » Et voilà comment, en cinq minutes, je me suis retrouvée la boule à zéro. « Lista ? Oui je suis prête, vamos ! »

Ça repoussera peut-être comme ça

J’appréhende les commentaires de la part des hommes. Ils arrivent. Nos regards se croisent, on se fait la bise : « hola, como estas ? Muy bien. Vamos, listo. » Et je me retrouve dans cette voiture avec quatre montagnards, aux cheveux longs, plus longs que moi quand je les portais encore longs, sans qu’aucun mot ou regard ne soit échangé à ce propos. Si je me sens si bien ici mamie, c’est aussi pour l’absence de regard. Ce genre de regard, insistant, jugeant. As-tu connu ça, toi, à ton époque ? Ce regard toujours là, comme un regard invisible, omniprésent, qui ne jure que par le conditionnel. Ce regard d’hommes, de femmes : si pas assez de, trop de, ça fait trop ci, ça fait trop ça, gare aux remarques, aux voyeur.se.s, aux insultes, aux gestes déplacés sur un corps cadenassé, objectivé, sexualisé. Moi, je me suis construite à travers ce regard. Celui des autre et, spécialement, celui des hommes. Looongtemps, trop longtemps. À jouer à ce jeu de polissage, d’ajustement, d’alignement. Pour être parfaite. Irréprochable. Remarquable. Pour plaire, me sentir bien, me sentir quelqu’un. Ici, malgré que je sois toujours bloquée, confinée, cadenassée sur les hauteurs des montagnes colombiennes, je ne me suis jamais sentie aussi libre. Libérée du regard des autres oui. Mais surtout de mon propre regard, de moi-même. De ces diktats intériorisé, personnalisés. De ce fameux: « mais tu devrais plutôt, quand-même, déjà. » Je récupère de l’espace, du temps, du souffle et pars à l’exploration de cette géographie intérieure, une longue étendue d’un mètre cinquante-neuf et d’une cinquantaine de kilos. Ce que je vois mamie ? C’est que je n’aurai jamais assez, avec une vie entière, pour faire le tour de moi-même et découvrir chaque recoin que recèle ma liberté intérieure. Alors, j’arrête de penser, souris, atterris et plonge mes mains dans la terre.

Expédition vers les sommets
pour une nuit de pleine lune

« Faites ce que vous voulez, mais prenez soin de ce petit coin de paradis » qu’ils nous ont dit, Lara et Diego, juste avant de partir. Je suis libre, entièrement libre, de faire ce que je veux. Je m’amuse, je crée, j’imagine, je joue. À la maman, à l’artiste, à la sorcière. Et le soir, je me dis : « c’est bon, je peux dormir en paix, toutes les plantes ont reçu à manger et à boire.» Et puis j’imagine, j’imagine les couleurs des fleurs, celles qu’on a plantées, celles qui servent de boucliers. Ces guerrières pacifiques, capables de protéger les cultures de maïs, tout en nourrissant les abeilles et les oiseaux rouges, bleus et jaunes. Et encore, avant de dormir, je fais un check dans la chambre envahie de feuilles et de fleurs, suspendues dans les airs, qui, dans leur sommeil transformateur, aromatisent la pièce toute entière. Faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut. Oui, mais il y a des règles, des lois naturelles, un bon sens paysan à écouter. Libre mais responsable de prendre soin. Responsable et, finalement, bien dépendante de tout ce petit monde. Ce petit monde qui me nourrit, m’abreuve, jour après jour.

Nos nouvelles voisines les abeilles
Ces guerrières de tous les temps
Que du jardin

Ici j’ai compris encore une chose mamie, c’est que la beauté, ça fait du bien. Pas celle qui se voit, qui se consomme. Une beauté toute autre. La beauté du geste. De désherber pour laisser une plante se déployer. Celui d’un service rendu, d’un savoir partagé, d’un apprentissage répandu. Cette beauté subtile qui se perçoit par la musique de l’aube et du crépuscule. Celle qui se ressent dans la fraîcheur de la rivière, celle qui agit à travers la noble intuition pour servir le vivant. Et moi, dans ce décor idyllique, avec mes cinq millimètres de cheveux sur la tête, en faisant l’expérience de ce qui pourrait être conventionnellement perçu comme anesthétique, je me sens étrangement belle. Non pas pour les traits de mon visage, non pas pour ma tenue dernier cri, non pas parce que un homme ou une femme me le dit. Mais parce que je me sens bien. Parce que je me sens libre. Parce que j’aime ce que je vois, ce que je fais, ce que je touche. Alors, je me plais, moi aussi, à prendre soin de moi. Pour me déployer, pour être en bonne santé, pour me faire belle et tenter d’être à l’image de cette nature qui, sans cesse, se renouvelle.

Je me suis fait embarquer dans
un tournage pour un festival “online”
Notre voisin, Papy hermoso, nous transmet ses secrets pour récolter et replanter la yuca
Très concentrées pour notre
cours de culture de champignons
On fend la caña
et le Mamo la tisse
Journée de troc, c’est ça le libre échange

Un jour d’automne, assise à la table de ta cuisine, je me souviens. Je me souviens que tu m’as dit : « toi, tu as trop goûté à la liberté et tu finiras vieille fille. » Sur le moment même, j’ai rigolé et t’ai répondu : « qu’est ce que tu racontes mamie, je suis encore jeune, j’ai toute la vie devant moi. » Mais aujourd’hui, je rigole un peu moins. Non pas pour mes cheveux blancs, non pas pour l’absence d’amant. Mais pour avoir pris tout ce temps. De réaliser et me libérer de ce « si trop de liberté, pas de… ». Et je constate plutôt que c’est : si pas assez, si pas assez de liberté, de connaissance de soi, de mes limites, de mes responsabilités, de ma volonté, de mes rêves, alors… alors pas de… » On dit souvent qu’on ne naît pas femme, on le devient. Je pense plutôt qu’on ne naît pas libre, on le devient. Oui, ça s’apprend de défendre ce droit de devenir quelqu’un de libre. Au-delà du genre, être simplement quelqu’un, comme je l’entends, et non pas comme les autres l’entendent pour moi. Se sentir et être libéré.e, ça paraît acquis pour beaucoup de personnes, mais pour moi, non. Et ce n’est pas si facile. Mais, ça en vaut la peine…Genre, vraiment la peine.

Un aigle, un colibri, toi, moi mon frère et…la magie
L’artiste qui dessine, chante et
prend soin de ses poussins

« Et puis je me suis mariée, les enfants sont vite arrivés, et tout ça, c’était fini pour moi » que tu m’as dit aussi, mamie. Ce tout ça, tu me l’as fait revivre, les yeux pétillants comme une enfant, en me récitant, du fond de ta mémoire, une réplique d’un soldat allemand que tu interprétais, ouuuf il y a déjà bien longtemps. « Mais c’était comme ça, on n’avait pas le choix. Ça n’a pas toujours été facile, mais je peux pas dire que j’ai été malheureuse, ça non. J’ai toujours bien vécu avec trois fois rien. Mais c’était une autre époque hein dit. » Oui les temps ont changé mamie, doivent, et vont encore changé. Et il me faudra pouvoir vivre sur une terre assoiffée, étouffée, plastifiée. Alors, en attendant, en attendant que le village rouvrent ses portes, je danse, j’écrit, je plante et j’y vois du sens. Après, il ne me restera plus qu’à continuer à être à la hauteur de cette liberté. La préserver. Assumer mes responsabilités. Et vivre cette grande petite aventure que m’offre chacune de mes journées. Et toi, tu sais, même si tu n’as pas fait une carrière de show-woman, moi je te revois, plus d’une fois, sous les projecteurs, à propager ton rire, ta joie, tes longs récitals, déjà oubliés de tous, devant une grande assemblée familiale et amicale. À mes yeux, malgré ce manque de tout ça, malgré les rêves effacés par la guerre, malgré les sacrifices d’une mère, d’une épouse, je pense que tu as, avec beaucoup d’amour et d’humour, fait, de ta vie, ta propre pièce de théâtre. Alors, comme toi, à ma manière, je tenterai de faire, de la mienne, une belle œuvre d’art.

Pour finir, un profil pour ma mère
qui me demande
une vraie photo de toute ma tête

3 Replies to “Le jour où je me suis rasée la tête…”

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