Rentrez bien les amis, moi je reste ici

Je suis assise, sur une pierre, près de la barrière, à mi-hauteur de la montagne. Je lance un bâton, Maya dégringole la pente à toute vitesse, fait un dérapage en parfaite maîtrise et se hâte de me rejoindre, le bâton entre les dents. J’attends la voiture rouge, celle qui ramène Charlotte et les courses pour la semaine. On est mercredi, son numéro de passeport se termine par 0, et Diego et Lara sont partis ce matin. Quelques heures plus tôt, à ce même endroit, nous étions tous les quatre, Lara, Diego, Charlotte et moi, un quatuor harmonieux qui, dans une dernière embrassade , laisse couler ses larmes. Elles parlent d’elles-mêmes, de tout ce qui ne se dit pas, de tous ces moments de joie qui, aujourd’hui, pourtant, nous apportent tristesse et chagrin. Maya me ramène le bâton. Elle veut encore jouer. Encore et encore. Après leur départ, la montée du retour est longue, plus longue que d’habitude. Elle est remplie d’un silence qui prend tous ses droits. Un silence rempli à ras bord, par l’absence de ce couple surprenant que signent Diego et Lara.

Silence

Et pourtant, en vrai, ici, le silence n’existe pas mamie. Il y a toujours une musique de fond, un éternel refrain sans fin : la rivière, les grillons, les criquets. La nuit, mamie, même toi qui est (légèrement) sourde, tu aurais du mal à t’endormir. Entre les éclairs et le tonnerre, entre les cris et les chants des insectes, des oiseaux, et des animaux que je ne connais pas. Heureusement, j’ai des boules quies et un masque sur les yeux pour m’extraire de l’ambiance disco-sauvage de ces nuits tropicales. Je dois d’ailleurs changer mon réveil. Je le confonds avec les oiseaux perchés au-dessus de ma tente. Des sons de la vie sous-marines, c’est ça qu’il me faut, comme ça, c’est sûr, je ne me tromperai plus !

Les sorties nocturnes,
il faut vraiment le vouloir

Réveil ou non, ce matin, je m’accorde le temps de vivre mes émotions, avec nostalgie, sourire et gratitude. Allongée dans un hamac bleu, je me balade à travers les échos des voix de Lara et Diego : « il faut savoir dire les choses franchement, non ? OK, oui d’accord, je fais ça. Bon boulot. Merci pour cette journée. C’est beau, ça va être bien. C’est dingue, tu as vu ça ? » Et ça se câline, et ça se chamaille, et ça s’aime, et ça rigole. Elle, d’un rire taquin, lui, d’un rire coquin, et puis « je ne sais même plus pourquoi on s’est disputé. Lui : tu veux vraiment que je te le rappelle ? » Et cette question historique à l’ambassadeur : « mais si on rentre en Belgique, vous pensez qu’en étant aussi colombien on pourra profiter d’un vol de rapatriement, après l’accouchement, depuis la Belgique vers la Colombie ? Parce qu’au final, chez nous, c’est ici. » Tu me suis mamie ?

En plein brainstorming

Ces deux-là, ils ont un rêve. Et moi, j’ai la chance de le vivre en avant première. Celui d’un terrain d’accueil, où voyageur.se.s, artistes, artisan.e.s, savant.e.s intéressé.e.s par le bois, les plantes, la danse, le yoga pourront venir apprendre, découvrir, échanger, se reposer, se ressourcer. Ici, il y a. Il y a tant de choses à décrire, mamie, à observer, à toucher, à sentir. Il y a cette maison campagnarde, qui accueillera les stages d’écologie, d’art et de bien-être. Il y a les plantes aromatiques, que je déguste tous les matins, midis et soirs. Il y a les semis, que j’arrose deux fois par jours. Il y a les potagers avec le maïs, les concombres, les salades, les radis, les melons. Il y les arbres avec des fleurs blanches, rouges, roses, mauves et oranges. Il y a une invasion de papayes et de goyaves à ramasser tous les jours. Il y a la cabane en bambou, où dormiront Lara, Diego et leur bébé. Il y a la cabane en torchis, où dormiront les voyageurs, les rêveurs, les penseurs, les acteurs de demain. Il y a les citronniers, le gingembre et les avocatiers. Il y a Charlotte, moi, et Maya, la chienne la plus populaire de la montagne, qui restons là. Oui, nous restons bien là, au chaud, toutes les trois, dans la région d’Antioquia, au-dessus du village de Cocorná, au sein d’un collectif qui crée sa propre voie, à Fuente Alegre, Source de Joie, le terrain de Diego et Lara.

Soirée dessin-poésie,
face à un rideau de pluie

Et puis la vie continue mamie. Alejandro, notre vieux voisin, vient prendre le café, les moustiques me piquent avec fureur et passion, les tomates grossissent et deviennent rouges, Heidi passe dire bonjour avec ses enfants, Maya me ramène une énième fois son éternel bâton. Et puis, il y a eu mon anniversaire. C’était comme l’année passé, chez toi, à l’orée de la forêt, mais cette fois-ci, en version colombienne, avec une sauce maracuya, des concerts et un spectacle de feu.  Ensemble, on a chanté, joué de la musique, dansé, un peu de cumbia, un peu de salsa, un peu de ci, un peu de ça, un peu de toutes ces danses qui se terminent par a, et dont je ne connais ni les noms, ni les pas, mais dont j’en connais la pure, et simple joie.

Et on a fini aux petites heures du matin

Aujourd’hui, nos deux tourtereaux sont aux Jardins du Moulin, pas très loin de chez toi, mamie. C’est leur nouveau paradis, leur nouveau chez eux. Ils sont partis avec les indispensables bas de contention et les mille et un trésors à offrir : panela, café, cacao, bijoux de notre ami Jimmy, parfums de nos très chers voisins, Fee et Jefry. Et puis surtout, surtout, ils ont emporté avec eux l’énergie de la montagne, de ses habitants, de l’Abou et du Mamo, nos deux anges gardiens.

Abou en train de tisser le précieux sac
pour la naissance du bébé

Me voilà aujourd’hui à repenser à tout ça, et je me dis : peut-être qu’un jour ma petite-fille me demandera : « Et toi, tu as connue la quarantaine de 2020 ? » Alors je lui raconterai que oui, que je l’ai connue, que j’ai trouvé refuge chez un couple. Qu’ils m’ont accueillie chez eux et qu’ensemble, au sein d’une communauté, on a vécu l’après. C’est là que tout a commencé : être ensemble, faire ensemble, vivre ensemble. Et un jour oui, on s’est séparé. Comme partout, comme dans tout, tout a une fin. Notre bulle d’un éternel présent s’est rompue et, avec elle, s’en est allé notre paradis. Mais un autre éden a pris forme, s’est emparé de nouveaux visages, et a créé un nouvel équilibre. La mémoire de ce qui a été vécu ne s’efface pourtant pas. Elle est écrite quelque part, entre les lignes, entre les rayures d’une feuille, d’un arbre d’une paume; dans un regard, dans le recoin d’un sourire. Et même si un jour je l’oublie, dans mon corps, il existe un refuge pour la mémoire, pour la mémoire de tout ce qui a été oublié.

La fine équipe

3 Replies to “Rentrez bien les amis, moi je reste ici”

  1. Quel joie de lire tes beaux récits charlotte !!! Toujours magnifiquement écrits 😉 prends soin de toi !!!! A bientôt 😉

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