Allô mamie bobo

Il y a des jours comme ça où, ça ne va pas. Pour un mot, un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, deux petits grains de sable se transforment en une chaîne de montagnes. Mon cœur s’alourdit et mon corps devient mou. Dans des moments comme ça, ma mère me dirait : « on a l’image mais pas le son. » Et ça peut durer. Quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques semaines. Encore une fois, j’aimerais me retrouver dans le petit chalet près de chez toi. Qu’à tout moment de la journée, alors que je rumine mon énorme petit malheur, je puisse venir chez toi. À coup sûr, après deux mots échangés et une petite ritournelle de ta part bien placée, ça va déjà mieux. Je me souviens, une fois tu m’as dit : « des femmes, comme toi, assises, là, en face de moi, sur cette chaise, j’en ai vues, et à la pelle. » Et je me revois assise, à la table de la cuisine, sous le miroir, les yeux humides et le regard dans le vide, tourner ma cuillère dans mon café à la chicorée trop dilué. « Tu es jeunes, tu as toute la vie devant toi. » Toi, tu savais que ça allait passer. Mais moi, à ce moment-là, je n’y croyais pas.

La tête dans les nuages gris

Ici, à défaut d’aller chez toi, je descends à la rivière près de ma tente, juste là, en-bas. L’eau coule, coule, coule, sa fraîcheur, sa candeur et sa ritournelle bien à elle, m’emmènent ailleurs, là où le calme et la sérénité trônent en divine harmonie. Soudain, un bruit, nouveau, que je ne connais pas. Je lève les yeux, non ce n’est pas un oiseau. Encore, ce bruit, je regarde au loin, je ne vois rien. Encore une fois ce bruit, je regarde ailleurs. « Hola mi Amor ! » C’est Alejandro, le vieux voisin qui vit de l’autre côté de la rivière. Il chante, coupe du bois, porte du bois et me dit : « cuidado! » Attention! Il y a des serpents près de la rivière. Oups, je dois vraiment arrêter de me promener à pieds nus. J’oublie parfois les scorpions, les mygales et tous ces animaux venimeux. « No! Todavía no » jusqu’à présent, je n’ai rien vu. Seulement l’oiseau bleu, aux plumes en forme de pendule, et l’oiseau noir, au ventre couleur rouge vermeil.

Il est où l’oiseau, il est où ?

Dans des moments comme ça, je me rends compte d’une chose: le luxe de ma solitude. Elle m’offre le temps et l’espace pour découvrir, explorer mon environnement de vie. Extérieur mais surtout intérieur. C’est vrai, alors que le monde est à l’arrêt, paralysé et que je suis bloquée ici, mon monde à moi, mon monde intérieur ne cesse de bouger, d’évoluer. J’apprends, beaucoup, encore, toujours, tous les jours. Ce voyage immobile, je l’aime, malgré tout, à la folie. Et vivre en communauté, ce n’est pas confortable, c’est confrontant. C’est rempli de miroirs cachés, que je ne veux pas toujours voir. J’y vois le reflet de mon monde intérieur, du monde extérieur, celui d’un village, d’une ville, d’une société, d’une humanité.

Je me demande bien comment je vais pouvoir me réhabituer à ce monde extérieur. Franchement, mamie, qu’est-ce que tu en penses, toi, de tout ça ? Toi, qui as l’âge de la sagesse. Toi, qui as écouté, vécu, partagé, toutes ces histoires de femmes. Toi, qui as connu un foyer sans eau, sans chauffage. Toi, qui a connu l’électricité et le micro-ondes. Moi, j’avoue que, pour l’instant, je n’en sais trop rien, c’est un peu trop tôt. Mais je constate, je constate que ma main devient de plus en plus verte. Que le soir, je suis satisfaite, de mon travail, celui devoir planté, d’avoir désherbé. Ce n’est pas la même satisfaction que celle d’avoir rédigé un rapport ou d’avoir conclu un partenariat. C’est différent. J’aime les deux. Mais ici, je dois reconnaître que j’apprends aussi la lenteur, plutôt que la rapidité. Le plaisir de la constance, plutôt que la recherche de la nouveauté.

Spirale aromatique réalisée
chez notre voisine Merel

Il y a aussi des jours comme ça où, pour un mot, pour un geste, un non-dit, un déjà-vu, un je ne sais quoi, j’éclate de rire, un rire qui remet le miroir à sa juste place, au mur, au-dessus de la table de la cuisine, un rire que je ne peux contenir. Et le rire de Charlotte (notre nouvelle coloc) s’unit au mien. Et le rire de Lara nous rejoint, et on rit. Et on rit de bon cœur, de nous-mêmes, de tout ça, de tout rien. Et ma vie reprend son court. Je fais le grand ménage avec Charlotte, range du bois à l’abris de la pluie avec Diego, replante de nouveaux semis avec Lara. Le soir, je cuisine, un bon repas (des steaks végétariens, oui mamie, ça existe, à base de lentilles, j’ai failli les rater, mais je me suis bien rattrapée). On les mange à la lumière de la bougie créée par Lara, sur la table sculptée par Diego, sous le basilic séché par les soins de Charlotte. Tu vois mamie, ici, on vit. On vit de ces petits touts, de ces petits riens. Ensemble. On rit, ensemble on pleure. Ensemble, on a peur, on s’émerveille. Ensemble, on sème, on récolte, on parle, on écoute, on comprend, on respecte. Ensemble, on grandit, on crée un équilibre, nouveau, jour après jour.

Lara trie les feuilles de basilic, Diego et Alejandro qui amène sa livraison

Je peux déjà prédire la nostalgique que je ressentirai lorsque je repenserai à la vie que je mène ici, dans la montagne, une fois que tout cela sera rentré dans l’ordre. Même si parfois, c’est vrai, le soir, j’ai mal au ventre. Oui, parce que ça arrive, qu’il y ait, une, deux, trois, ou quatre journées plus difficiles. Alors je repense à ce que j’observe tous les jours. Todo cambia. Tout change. Tout passe. Tout pousse, tout se transforme. Si un jour c’est sans, l’autre jour sera avec. S’il pleut, le soleil bientôt, brillera. Et si le soleil brille, bientôt la pluie reviendra. Alors, j’en profite, je savoure, chaque miette, de bonheur, glanée au détour d’un chemin parsemé de pierres. Et ainsi va la vie, et ainsi va ma vie.

Le soleil de minuit

Je m’endors presque maintenant, et je repense aussi à cette dame masquée, rencontrée en bas du village. Elle nous dit qu’elle va « muy muy muy bien. » Très très très bien. « Et que Dieu vous protège. » C’est ce qu’elle nous a dit, sur un air très mélodieux. « Tu la connais Diego ? Non c’est simplement la courtoisie colombienne. » Tu vois, ce sont les mamies d’ici. Comme toi, elles chantent, comme toi, elles nous protègent, comme toi elles portent de jolies robes à fleurs. Alors, tu vois, mamie, malgré les bas, malgré la pluie, malgré ma collection de piqûres de moustique, malgré les tuyaux de la rivière qui se bouchent et les semis qui n’ont pas tous pris. Malgré tout, malgré ces petits riens, malgré ce contexte qui me dépasse parfois, je me sens bien ici. Je me sens vraiment bien, le cœur serein, protégée, entre les bonnes prières d’ici et de chez toi, entre les arbres et les rivières, entre les amis des cimes et du plat pays, entre ma famille de sang et ma famille de confinement !

4 Replies to “Allô mamie bobo”

  1. Bravo. Merci pour vos écrits. Ici en France le déconfinement est tout aussi pleins d’incertitudes. Continuez à vous écouter. Et à le partager… j’ai perdu ma grand-mère très jeune. J’imagine souvent les questions que j’aurais pû lui poser si elle avait toujours été de ce monde!

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  2. Vous profitez à pleine dents , à plein poumons et à plein cœur de votre confinement à la Robinson Crusoe des temps modernes , vous êtes inspirée de votre grand-mère , continuez à la ravir de votre lyrisme si spontané

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  3. Merci de publier et de nous faire lire vos textes si bien écrits, si personnels et qui nous permettent de revenir a l’essentiel. Beaucoup de courage a vous, avec une si belle âme, je ne me fais pas de souci pour vous. Vous devez être beaucoup aimée par vos deux familles de coeur et de confinement.

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