Une journée pas comme les autres

J’ai eu mon frère au téléphone. Il vit confiné avec sa copine dans un petit chalet à côté de chez mamie. Il lui apporte des crêpes, des fleurs, et lui parle tous les jours. Lui, en bas, elle, à sa fenêtre, derrière ses géraniums blancs, roses et rouges. « La solitude, quand-même c’est difficile. J’ai connu la guerre mais là, c’est pas pareil.» C’est ce qu’elle a dit à mon frère. Alors, depuis la Colombie, je lui envoie un colis, rempli d’amour et de saveurs tropicales.

Mamie, aujourd’hui, je descends au village pour faire les courses. Le mardi, c’est mon jour, mon numéro de passeport finit par 5. Je peux circuler dans le village, entre 9h et 11h. Comme tous les mardis, j’emporte mon sac à dos, mets mon masque et prends mon courage à deux mains. Parce qu’en-bas, c’est la réalité, l’argent, les gens, la peur, la sécurité. En haut, on est protégé, c’est la terre, les oiseaux, la rivière. Pour descendre au village, c’est comme de chez toi, à Dohan : il faut descendre une route et traverser un pont. Sauf qu’ici, c’est un chouia plus long, un chouia plus pentu.

Diego, à l’entrée du village

Tu me demanderais sans doute: « et qu’est-ce que tu manges là-bas, toujours des graines ? » Oui, toujours des graines, du riz, des lentilles, des pois chiches mais aussi, des arepas (ce sont des petites crêpes à base de maïs. Ça n’a pas de goût, mais du moins, ça remplace le pain). Et surtout mamie, ce que je mange le plus, ce sont des fruits, de délicieux fruits, juteux, sucrés, rien à voir avec ceux que je trouve en Belgique. Je me régale matin, midi et soir. D’ailleurs, depuis que je vis ici, toutes mes vitamines, gélules, compléments alimentaires sont passés aux oubliettes. Tu imagines bien mamie, une fois au village, le mardi, je fais le plein : mangues, ananas, papayes, avocats, fruits de la passion. Mon sac se remplit de couleurs et je n’attends plus qu’une chose: être au sommet pour déguster ces onctueuses saveurs tropicales.

Presque le sommet

La première semaine de confinement, je suis descendue seule au village. Le retour à pied ? Les doigts dans le nez que je me suis dis. Alors, je ne sais pas si c’est le soleil, l’humidité, la pente aussi raide que le mont Everest ou le poids mal réparti dans mon sac à dos, mais j’ai dégusté mamie, ça oui. J’ai passé les quarante-cinq minutes d’ascension à me dire: mais pourquoi ne pas avoir acheté des salades, des épinards et quelques framboises. Au lieu de quoi, ma collection complète de fruits et légumes, et les indispensables patates, yucas, oignons, riz et huile d’olives, ont enflammées mes épaules. Deux jours que ça m’a pris pour m’en remettre !

Après cinq minutes de marche,
je commence à realiser

Depuis mon déménagement, je vis encore plus haut dans la montagne, et je bénis, non pas le ciel, mamie, mais Diego, sa moto et son numéro de passeport qui se termine par 5. C’est-à-dire, juste après le 4, c’est-à-dire, qu’on a les même horaires pour descendre au village. On fait les courses ensemble, on les répartit dans deux sacs à dos et surtout, surtout, on remonte, ensemble, sur sa moto. Mais encore, là, il ne faut pas croire, une deux roues ne sait pas monter jusqu’en haut de la montagne. Après la route en béton, le chemin en terre est trop raide, trop abîmé, trop glissant pour la puissance et l’équilibre d’une moto. Pourtant Diego, un mardi, me dit : « allez, on tente, on monte un peu plus haut ? » Parce qu’il n’a pas plu cette nuit. Parce qu’on est fatigué d’avoir fait toutes les enseignes sous le soleil. «Vas-y, ça va le faire » que je lui réponds. Mais à peine une dizaine de mètres plus loin, la moto s’arrête. J’essaye de descendre comme un papillon ou une fleur. Mais avec le poids du sac, la moto penche, avec nous dessus, et on s’écrase, de tout notre long. On a mal puis on rigole. Du moins, on aura essayé !

Après l’effort, le réconfort

Tu vois, mamie, le mardi est à la fois, un jour que j’aime et que je redoute. Que j’aime, parce qu’il rompt la routine du quotidien, et que le repas de midi, c’est grand festin assuré (oui quand-même, après l’effort, le réconfort !) Que je redoute aussi, parce que le soir, à tous les coups, j’ai mal partout: à mon dos, pour avoir porté le sac trop lourd, à ma tête, pour avoir été trop exposée au soleil, à mes jambes pour avoir été en alerte tout le chemin. Mais je dois dire qu’à la nuit tombée, je m’endors avec la satisfaction et la gratitude de savoir que nos caisses de fruits, légumes et aliments secs sont remplies, à ras bord, pour toute une semaine.

Oui, plein de couleurs dans nos assiettes

Ce soir, pourtant, je me sens comme une fleur et sans douleur. Le repas du midi ? Un vrai festin, et cette fois, du jardin ! Courges, thym, salades, romarin, oignons frais. Un pur bonheur ! Oui, on n’est pas descendu au village. On a passé notre tour, comme au Scrabble quand je n’ai rien à jouer et que toi, tu me mets la raclée avec un mot de trois lettres. « Si, si, ça existe, tu peux vérifier. » Et j’ouvre le vieux dictionnaire, recouvert d’un papier fleuri, pour lire la définition d’une spécialité chinoise, d’un objet qui n’existe plus ou le nom d’une formule chimique. En attendant de trouver le bon mot ou de récolter les haricots, patience, soins et créativité seront de mise. Parce que oui, on a déjà beaucoup semé : plein de graines de notre amie Loes, avec la technique de notre voisine Pi, et les rituels de notre grand-père le Mamo. Mais on n’est pas encore autonome, non, loin de là. Petit à petit, on y arrivera ! Bon, probablement que moi, à ce moment là, je ne serai plus là et que je serai rentrée chez moi (quand-même, mamie, je l’espère.) Mais Diego, Lara, leur fille et leur chienne Maya seront toujours là. Ici, Fidèles à la terre, aux pierres et aux rivières.

Les graines de notre amie Loes

P.S: on vient de terminer le torchis de la cabane. Il y aura bientôt de la place pour les voyageur.e.s, pèlerin.e.s, artistes, artisan.e.s et citadin.e.s qui n’y connaissent rien à la vie montagnarde. Ils seront bien accueillis, ça, c’est moi qui te le dis !

3 Replies to “Une journée pas comme les autres”

  1. Hola la miss! J’ai découvert ton blog par la presse et depuis je suis toujours impatiente de lire tes nouveaux posts 🙂 ton histoire me fait beaucoup pensé à ce que j’ai vécu en Colombie il y a maintenant 3 ans, ce désir de vivre à la montagne, cette ascension infinie, ce coeur sur la main des voisins, cette envie d’aventure et de tout simplement armer sa tente au beau milieu de la forêt… Grâce à ta plume, tu m’amènes à chaque fois avec toi et en même temps je voyage dans mes souvenirs. Merci et bravo!

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