J’ai déménagé, plus haut, dans la montagne.

J’ai appris une bonne nouvelle ! Mamie a pu entendre mon dernier article, grâce à la magie de la technologie : le téléphone. Merci ma tante Nicole. Du coup, je continue d’écrire pour elle, pour ma famille, pour mes amis. Pour ne pas oublier. Parce ce que la vie sous les tropiques, c’est une vie atypique, pour moi qui viens de la ville.

Je suis allongée par terre, le long la rivière. Toujours, les oiseaux chantent, l’eau vagabonde entre les grosses pierres. Je suis ici, dans mon nouveau chez moi. Enfin, ce n’est pas vraiment mon chez moi. C’est ici que je dors depuis le dernier week-end. Je suis montée encore plus haut, dans la montagne. Je dors dans une tente. Une grande tente bleu mamie, comme les scouts qui viennent dormir dans la pâture, le long de la Semois. Mais moi, ici, je dors entre les arbres, les pierres et les lianes.

La vue de ma tente

J’apprends beaucoup, les plantes d’ici, la vie dehors, le troc et les échanges. Citrons, oranges, bananes, œufs, farine. Ça circule entre les voisins, voisines. J’apprends. Beaucoup. Mais surtout, j’apprends une chose : je ne connais rien de la vie à la montagne. Rien de rien. Et le « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » pour moi, c’était une jolie théorie à répéter. Comment planter, comment récolter, comment semer, quelle terre préparer ? Je démarre de zéro, comme un nouveau boulot, le soir, je tombe de fatigue, et à 20h au dodo ! Non mamie, à l’école, on apprend plus à cultiver, à tricoter, à cuisiner, à conserver. Tu sais, les temps ont changé. Je sais que tu aurais voulu devenir banquière, puis il y a eu guerre. Mais moi, j’aurais bien voulu apprendre tout ce que tu sais faire. Ici, je retourne à l’école primaire, je prends des notes et essaye d’apprendre, avec mes cinq sens, bien ouverts. Si j’avais dû passer un examen d’entrée, c’est sûr, on m’aurait recalée. Et je serais restée en bas, aux pieds de la montagne.

Mais elle m’a ouvert ses portes. Et Diego et Lara m’ont accueillie chez eux, sur leur terrain, comme si on avait toujours été de vieux copains. J’ai été habituée à l’excellence et l’exigence. Pour gravir les sommets et finir la première. Mais ici, chez eux, je suis déjà aux sommets et j’apprends à tâtons. Sans pression. J’ose de nouveau. Me tromper, essayer. Car finalement, ce n’est pas grave. Ici, il n’y a pas de bics rouges, de notes, ou de bosse. Et d’ailleurs, j’aime le rouge, c’est ma couleur préférée, celle des fleurs que j’aime et de l’amour. Celle du sang aussi, que je vois tous les jours : les coupures, les blessures, les piqûres, rien de bien sérieux. Mais ici, la vie sous les tropiques, ce n’est pas cocotiers, cocktails et pique-nique. Non ça n’a rien de glamour ou de romantique. J’essaye de faire de mon mieux et après tout, tout se transforme. Et moi, je fais de mon mieux, pour transformer, au plus, vers la vie.

La vie, Lara la porte dans son ventre. Il est tout rond comme un ballon. Je la trouve courageuse. Elle continue de monter et descendre la montagne. Mais il faut savoir, mamie, qu’ici, se déplacer, c’est monter ou descendre. Et la moindre petite mission est une expédition. Les chemins sont sinueux, boueux, et recouverts de pierres. Le regard est à terre, au sol, pour zigzaguer entre les rivières et la terre. Quand je veux regarder l’horizon, les nuages ou les oiseaux, je m’arrête, toujours. Lara, tous les matins, chausse ses bottines, porte son sac à dos et avance avec un bâton à pointe fine. Pas de gadgets, pas de vêtements de grossesse. Des robes à fleurs et des pantalons à bouton ouvert. Diego, le papa, ne s’arrête jamais. Avec sa machette, il coupe, plante, transplante, porte, déplace et construit. Diego, le matin, se peigne les cheveux avec une brosse, si grosse mamie, qu’on dirait une brosse pour les chevaux. « Mamour je suis prêt ». Et Lara lui fait une tresse dans ses cheveux épais. Ils sont beaux à voir. Ils sont différents de moi, lui comme elle. Mais on apprend à se connaître, à se respecter, à s’aider. Je découvre en Diego une nouvelle masculinité. Ferme et douce à la fois. Il me soutient, Lara aussi. Ça fait du bien.

Il y a bien un espace plat dans cette partie de la montagne ? Oui mais pas assez grand pour une tente, me dit Diego. Si tu défriches, tu peux la mettre là. Ici, là, à cet endroit, ou encore là, pour moi, c’était du pareil au même, mamie, c’était tout vert, tout touffu, et pas du tout plat. Le lendemain, à la machette, Diego enlève le gros. Il me dit : en deux jours, c’est fait. Voilà la pioche, la pelle et la pique pour déterrer les cailloux. Tu m’appelles si tu as besoin. Et je me retrouve avec mes mains habituées aux bics et aux claviers, sans savoir par où, ou comment commencer. C’est à peine si je sais soulever, au-dessus de mes épaules, les outils qu’il m’a donnés. Mes bras, frêles, se font emporter par le poids de la brouettes en pente. Je galère. Mais tu seras fière de l’avoir fait. Oui, encore un caillou à déterrer. Mais là, j’ai besoin d’aide. Ensemble, à six bras, on déterre un bébé menhir, à l’endroit de mon futur oreiller. J’avance « poco a poco ». Des petits coups de pelle, des brouettes et seaux à moitié remplis. Deux semaines, mamie ! Pas deux jours, que ça m’a pris, pour transformer ce petit bout de jungle, en un parterre de terre tout plat. Ce n’est pas rien. Tu vois pourquoi je suis fière. Mais surtout heureuse. De mon nouveau chez moi, qui n’attend plus que moi.

Maintenant, il est presque 7h du soir. La nuit est tombée. J’entends le bruit de la rivière, les chants des oiseaux et les criquets. Au loin, une lumière. Un éclair. Et puis, déjà, le premier tonnerre. Cette nuit est particulière. J’emménage dans ma nouvelle tanière.

6 Replies to “J’ai déménagé, plus haut, dans la montagne.”

  1. Charlotika, ça me touche ❤ Tu écris de la poésie, on est là avec toi, avec Diego et Lara. Merci de tout coeur pour ton superbe témoignage, quelle honneur que tu fait à la vie sur la montagne et tes hôtes, les amis. Merci et que tu puisse encore profiter au max là-bas. Un tout gros bisous, Luz

    Liked by 1 person

  2. Merci belle Charlotte, ton récit de tes aventures m’apportent des larmes de joie, de me rapeller que nous pouvons tout réapprendre avec patience et courage.
    T’envoie plein d’amour et de protection pour la suite de tes aventures. 💜❤💛

    Like

  3. Cha, je découvre tes mots avec tant d’émerveillement à chaque fois. Tu sembles être en train de faire une expérience d’une grande richesse. Quelle jolie curiosité et sincérité dans ce que tu vis. Tu ouvres ton coeur, tu te nourris de ces rencontres. Tu retrouves ces yeux d’enfants que les adultes nous avaient demandé de transformer. Tu transforme ton coeur en lui redonnant accès à la sincérité, à la profondeur. Profite de chaque moment, il n’y a que cela qui compte. La vie est le moment présent. On ne nous l’a pas appris à l’école, au même titre que ce qu’il y a de plus essentiel. Beaucoup d’amour, belle Cha. Je t’embrasse.

    Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s