Corona jusque dans l’assiette !

En bas, dans le village, pas un chat, le café est fermé, les hommes à chapeau ont rangé leurs cartes et leurs dés. A la place, la police, des militaires, des masques, des regards craintifs, des distances entre chaque personne et des horaires précis pour acheter ses courses au petit, petit, marché du village. Je n’ai presque rien, un sac à dos de 12 kilo, et je n’ai pas besoin de grand chose. Mais quand même. Un bout de ficelle pour le linge, tu as ? De la laine, une aiguille ? Du tea tree?  Tout est fermé. Mais je vis bien ici, en haut, à la montagne. Comme moi me dirait ma grand-mère. Oui mamie, comme toi, j’aimerais bien pouvoir être en confinement avec toi pour que tu m’apprennes comment c’était avant. Mais il paraît que ce n’est pas les règles du jeu alors, si je veux pouvoir encore te faire un câlin, une grosse bise et te mettre la raclée au Scrabble, je reste bien perchée sur ma montagne le temps que tout cela se calme. Et puis oui, je viendrai, et tu m’expliqueras comment tu as fait toi, pour nourrir un mari et cinq enfants avec une vache, des poulettes et un petit jardin. Oui mamie, j’aimerais bien que tu me racontes encore, comment c’était avant. Et moi je te raconterai ma vie sous les tropiques.

D’abord, je prendrai le vieil atlas et te montrerai sur une carte précisément où j’étais. Parce que tu aimes la géographie et que moi j’aime bien te faire voyager depuis ta cuisine. Je te dirai que j’étais sur un montagne perchée, haut, très haut, là où les oiseaux planent entre le ciel et les cimes. Je te dirai que oui, j’ai eu peur. Mais j’étais bloquée. Toutes les routes étaient fermées et prendre l’avion pour rentrer à la maison était mission impossible. Je ne pouvais pas bouger. Oui comme toi, depuis que tu ne sais plus marcher. Qu’est-ce que j’ai fait? Et bien je me suis installée. Toute seule, là-bas. Oui. Enfin je n’étais pas vraiment seule mamie. Je t’explique. Ferme les yeux mais ne t’endors pas hein.

Après une nuit de voyage en bus, j’arrive à Cocorna (et pas Corona, didju je me trompe tout le temps). Sur la place du village, il y a une fontaine à trois étages, des oiseaux qui chantent, des arbres hauts, très verts, et un peu d’ombre à terre. Il y a des hommes à chapeau blanc et beige. Comme des cowboys, mais ils sont paysans pour la plupart, oui mamie, ils sont très élégants. Il y a un café et des tasses en porcelaine recouvertes de fleurs. Il y a aussi des femmes avec les mêmes fleurs sur leur chemise. Plus loin, il y a une dame, déjà touchée par la sagesse de l’âge, qui agite son billet de 5000 pesos et regarde ce qui se dit à la table d’à côté. Je suis arrivée là, un jeudi matin.

Après mon café, Nelson vient me chercher. Je monte dans la montagne, derrière lui, sur sa moto, avec mon gros sac à dos. Sa moto patine, mais elle arrive à gravir le chemin sinueux, en béton puis en terre rouge. La moto s’arrête. Impossible de monter plus haut. Je continue à pieds, sur un sentier. J’ouvre une porte en bambou et là, plus loin, une maison, des fleurs, des abeilles.

Sur la montagne, là haut, il y a cinq familles, dont une famille indigène. Ils ont des cheveux noirs mamie, brillants, longs et sont habillés de blanc. Abou et ses filles tissent des sacs, et le Mamo, le papa donc, et son fils recréent des chemins ancestraux. Puis ils font plein dautres trucs mamie, mais je ne vais pas tout t’expliquer. Les familles réfléchissent pour aujourd’hui et demain et puis agissent. Les hommes sortent la tronçonneuse, les machettes et ensemble, avec les femmes, on défraîchit un grand terrain pour planter et cultiver. Du maïs, de la yuca, des haricots, des mangues, des ananas. On cherche des pierres dans la rivière pour aider le Mamo avec les chemins. Je ponce aussi du bois pour faire une table, tamise du sable, mets mes pieds dans l’argile et caresse la terre pour faire des murs. Le soir, j’ai la peau toute douce. Un autre jour, le Mamo nous raconte une histoire autour du feu. Ce n’est pas très joyeux mais, du moins, ça nous motive à planter et cultiver.


Tu vois j’étais bien loin du virus mamie. Tu sais, la connexion et moi, je suis à côté de la réalité parfois. Je me suis connectée à la terre et aux gens d’ici. Et puis il s’est rapproché, le virus, tout prêt. Jusqu’à mon assiette.


Je me reconnecte à internet. Je me rends compte. J’ai mes parents au téléphone. Je pleure. Je stresse. Non, je ne veux pas rentrer. Je veux bouger. Je suis coincée. Je veux rentrer. En fait, je ne sais pas où aller. Les portes se ferment, partout. Les routes sont bloquées. Frustration. J’ai mal. Un tas d’émotions me parcourent, un tas d’idées, un tas de pensées, un tas de préoccupations, d’ici, d’ailleurs, un gros tas, bien trop lourd à porter pour ma petite corpulence. Je craque. Quelques jours de desarroi.

Et puis. L’ancrage. Garder mon sang froid. Regarder la beauté qui m’entoure. La chance d’avoir la nature à mes côtés et une communauté à découvrir. Se créer un chez soi, là, ailleurs. Depuis, je marche beaucoup, de bas en haut, et de haut en bas, je cueille des plantes, cuisine, écris, lis. Aussi, mes mains se transforment et s’endurcissent. Le soir, j’ai de la terre sous les ongles, des cloches aux creux des mains, des coupures sur les bouts des doigt. Le chant des oiseaux rouges, jaunes, bleus, oranges bercent mes journées. La rivière ne s’arrête pas de couler et, chaque nuit, la pluie m’offre une musique raffraîchissante et vivifiante. Le matin, les plantes sont plus hautes que la journée précédente. Et bientôt, je pourrai cueillir ce que j’ai semé. La vie continue à grandir malgré tout. Oui mamie, tous les jours, la mort est là, elle aussi. Elle avance main dans la main avec la vie. Ça tu me l’avais déjà dit. Mais voilà, pour moi, ici, c’est un retour à la terre, comme toi, mamie. Je t’aurais bien fait goûter mon humus de betterave de ce midi, concocté avec les moyens du bord, mais dont je suis plutôt fière. Je t’aurais bien aussi chanté la chanson que j’ai apprise en espagnol ou lu un conte que j’ai découvert dans une vieille bibliothèque. Mais en attendant, je ne peux qu’écrire, pour ne pas oublier, ne pas oublier de vraiment te raconter tout ça. Là maintenant, la pluie, les criquets et la nuit m’appellent. Il fera bientôt jour chez vous. Mais moi, mes yeux se ferment et je pense à tous ceux que j’aime, comme toi, très fort, de loin. Je pense aussi à tous ceux que je ne connais pas, qui aident, qui souffrent, qui meurent, partout. Je me sens bien peu de chose face à l’ampleur du chaos. Mais je m’offre la discipline de prendre soin et nourrir la vie, ici. Celle des humains et de la nature, en pensée, en action. De là où je suis. Un peu, tous les jours, mettre de l’amour, beaucoup d’amour, dans le creux de nos distances.

Du coup, qui veut un chocolaaaat ?

6 Replies to “Corona jusque dans l’assiette !”

  1. Magnifique texte. Keep writing.
    Puisse-t-elle lire et surtout écouter cette belle histoire.
    Prends bien soin de toi et de celles et ceux qui t’entourent!

    Liked by 1 person

  2. Magnifique texte. Keep writing
    Puisse-t-elle lire et surtout écouter cette belle histoire.
    Prend bien soin de toi et de celles et ceux qui t’entourent !

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  3. Il est 3h16 du matin. Je suis éveillée. Et le hasard m’emmène sur ton profil où je découvre ta vie, d’aujourd’hui.
    Je m’évade dans la nature et l’essentiel. Je vis un magnifique moment grâce à toi, Charlotte.
    Merci pour ton écriture, d’une beauté profonde, vraie et fragile. Prends soin d’elle, nourris-la, encore et encore. Prends soin de toi.

    Ici, à Bruxelles, nos vies se nourrissent à distance. Les temps sont incertains. Depuis mon appartement, je suis de très près, hyper connectée, tout ce qui se passe, en me sentant si proche mais si loin à la fois, de ce monde qui continue à tourner dehors. Je suis alerte. Mes idées et mon intuition me font voguer sur ces centaines de vagues virtuelles que je parcours, que je partage. Un besoin de la ” Big picture *, peut-être, sûrement, ou pas.

    Ma créativité s’installe, s’observe, regarde, écoute, s’immortalise avec ce clic, et vit. Je documente ma vie avec mon téléphone portable qui m’accompagne, pour ainsi écrire, la majorité du temps dans mes déplacements entre la chambre à coucher, la cuisine, le salon, la chambre des filles, la toilette, la salle de bain. J’ai cet immense privilège d’avoir un jardin. Étonnement, je n’y suis pas encore beaucoup allée m’y promener depuis ce confinement, que j’ai démarré le 12 mars au soir. Je suis sortie une fois, le 20 mars, pour me rendre en voiture à un rdv médical. C’est tout. Si nécessaire, je retraverserai le pas de la porte, pour le minimum vital.
    En attendant, je suis à l’intérieur, avec les miens, à nous 4.
    Les jours s’adoucissent. Le printemps arrive. Le cycle de la vie suit son cours. Et la nature reprend ses droits, ça et là.

    Je vais aller au jardin. Cultiver mon jardin.

    Prends énormément soin de toi, Charlotte. Nos chemins se sont croisés en janvier de cette année. Une chance. Une belle rencontre.

    Il est 4h07. A bientôt.

    Je t’embrasse très fort,
    Sandrine.

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  4. Magnifique Charlotte ! Je pense bien à toi et me réjouis de te serrer dans mes bras d’ici quelques semaines ou mois entre Bruxelles et Luxembourg, didju !

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  5. Merci pour ce très tendre texte qui fait écho à ce que nous raconte notre Charlotte à nous, qui partage ton quotidien aujourd’hui dans les montagnes colombiennes… c’est bon et rassurant aussi ! Merci !
    Francine, sa maman 🌻❤️

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