Une semaine plus tard, à Nashira

18 février
Depuis hier, des enfants en uniforme scolaire défilent chez la voisine. Une tonnelle et des chaises en plastique accueillent une marée de pleurs. A l’intérieur, des fleurs, beaucoup de fleurs, et une belle boîte blanche. Petite, plus petite que d’habitude. A l’intérieur, Nicole. Aussi belle qu’une poupée de cire. Son bras est bandé. La musique ne s’arrête pas, les pleurs non plus. L’accordéon pourrait faire danser de vieux amants. Mais les paroles, si tu les entends et les comprends, feraient fondre un centenaire de chêne en une pluie de larmes. Elle avait 12 ans. Un accident. Peu de lumière. Une photo. Deux amies qui prennent la pause.

Un nuevo angelito en el cielo

Je me rappelle à cette âge là, ma vie s’arrêtait au soleil. Je ne connaissais ni l’ombre, ni la pluie, ni même quelques nuages gris. Aujourd’hui, dans le ciel, le soleil brille mais dans le village, la nuit a trébuché, est tombée et ne s’est pas relevée. Ruth, ma grand-mère d’adoption, elle a versé deux fois des larmes quand elle a appris la nouvelle. Ça lui a rappelé son fils. Il avait 9 ans. Il partait chercher du pain à la boulangerie. Un accident. Aussi. La vie continue.

J’ai été chez Elsy et j’ai parlé à ses nièces. Elles ont sept ans et veulent apprendre l’anglais. On doit préparer quelque chose pour le cours demain ? Non juste de quoi écrire. C’est ce que je leur ai répondu. Au programme, les aliments et les couleurs. Beaucoup de couleurs.

2 400 bouchons plus tard, un poisson rouge dans le centre de recyclage

23 février
Aujourd’hui c’est dimanche. Jour du seigneur. Il est 9h et Dona Ruth revient de l’église. Moi j’ai pu dormir. Enfin. Le coq est parti prier avec ma coloc et mon vieux voisin s’est tu. Ici, une première journée se termine au petit déjeuner. Mon vieux voisin se réveille à l’aube et chante. Des baladas romanticas. C’est mon réveil à moi. Il a une belle voix. Ruth me dit : il est fou. Il a travaillé toute sa vie. Maintenant, il s’occupe des plantes. Il chante. Il sourit. C’est le bien heureux du village.

Ma rue

Ma vie ici: douche froide, moustique et lézard. Pour me consoler, Dona Ruth m’offre trois sachets de thé dans une seule tasse. A chaque fois. Le matin, je mange du riz, des galettes de maïs, des platanos et des œufs. Pareil le midi et le soir. Avec de la viande. Ça me change. Je rencontre des femmes, je pose des questions, je prends des notes. Je fais des photos. J’enregistre. La mémoire commune : la perte d’un fils, d’un mari, d’un parent. Tué. Par un groupe. L’un ou l’autre. C’est pareil. Et puis la galère, les enfants, le travail. Plus tard, des ateliers, ici à Nashira. Pour apprendre un tas de trucs utiles : l’agriculture, l’artisanat, la transformation de produits, le recyclage, la gestion des ressources naturelles. Ensuite, la construction de maisons. Toutes ces vieilles mamies, derrière leur balai et leur cuisinière, savent cimenter, raccorder un circuit électrique, aligner des briques et placer des tôles. Ce sont elles qui ont construit ce village.

Dona Ruth aime aussi le rouge

Aujourd’hui, l’âge d’or du village est passé, oui. Mais il y a encore des reliques d’un beau projet : le centre de recyclage, un magasin de plantes médicinales, la création de produits cosmétiques, d’objets à base de déchets recyclés, des répliques en céramique. Ici tout le monde s’entraide : Ruth apporte à manger à son voisin malade, un autre plus jeune vient l’aider dans son jardin, Rocio (et non Rosario comme je le pensais) nous amène des fruits de son potager, une autre encore fait des courses en ville pour ses voisines. Chacune a son jardinet et cultive avocats, citrons, oranges, plantes médicinales, papaya. Gracias a dios. Comme ils disent ici. Il a une nouvelles générations de maman, d’hommes (et oui) des enfants et des jeunes. Qui s’enlassent et rigolent. Je me fonds dans ce village atypique, observe, discute, apprends, bois des cafés en poudre trop sucrés. Cet après-midi, c’est le grand jour. L’assemblée. Elles doivent être minimum 43 pour discuter des titres de propriétés. Comme partout, il y a des groupes, des conflits, des amitiés. De longue date maintenant. Dans l’oreille gauche, j’ai la radio “bésame” de Ruth et dans l’oreille droite, celle de mes voisins. Et des enfants qui chantent à tue-tête. Je croise une autre voisine sous son ombrelle. Une robe du dimanche. Un sourire. Un ” Hola, como amanecio ?” Une réponse : “Bien, gracias a dios!” C’est déjà presque l’heure du repas. Je sais ce qui m’attend dans mon assiette !

L’assemblée. Elles y sont arrivées !

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